Laboratorio internacional por el habitat popular

Séminaire Partenariat Français pour la Ville et les Territoires

- 20/05/2015 -

La Culture dans la ville 

Architectures, patrimoines et identités

Séminaire du 22 janvier 2015

 

Le triple intitulé du séminaire et les « mots-clés » qui le traduisent (culture, ville, patrimoines, identités, architectures, …) pourraient utilement être l’objet d’éclaircissements et d’interrogations, tout comme les orientations stratégiques suggérées (revitalisation des quartiers historiques, intégration aux projets de territoires, vivre ensemble dans ces quartiers …) et, plus encore et plus fondamentalement, les implicites conceptuels et stratégiques imposés comme allant de soi, implicites dont la « déconstruction » pourrait mettre en évidence les implications et les effets décisifs.

En effet, derrière ces questions de vocabulaire, derrière les distinctions, les séparations et les hiérarchies affirmées, en filigrane, c’est une conception particulière et contestable de « la ville » et de la « culture » , de leurs rapports et des conditions de leur création qui est en jeu … sans être soumise à la critique.

Je n’aborderai pas ici ces questions directement au niveau sémantique, mais en m’appuyant sur l’expérience acquise par le LIHP dans ses actions de conception/production chaque fois singulières avec des territoires particuliers, les communautés qui les habitent et les responsables institutionnels qui les animent. Cela, depuis quelques années en Amérique latine et, actuellement, à Guaïcaipuro au Venezuela, zone de développement urbain rapide, en périphérie de la ville de Caracas où s’imbriquent plusieurs périodes historiques (la ville préhispanique, la ville espagnole, la ville « du moteur à explosion » et la ville-bidonville contemporaine, …) dans le contexte de développement métropolitain de Caracas.

En effet, cette expérience en cours, et d’autres à l’étranger, nous ont conduits à nous interroger sur ce qu’attendent nos interlocuteurs d’une coopération avec la France : à savoir très souvent des informations sur les outils économiques et juridiques mis en place pour traiter les questions de logements et d’habitat, sur l’évolution de ces outils et sur les conditions de leurs créations et de leur mise en œuvre ; et, plus encore, du fait de notre histoire urbaine, sur « notre » manière de penser la ville, de poser les problèmes d’urbanisation et d’architecture et d’engager leurs résolutions.

En bref, ce qui nous semble prioritairement attendu, c’est davantage une disposition d’esprit, une manière de problématiser les questions urbaines … que des modèles à imiter ou l’expression de compétences reconnues qui seraient à accumuler et dont on sait les difficultés à construire une synthèse opérationnelle et vivante. En d’autres termes, les attentes perçues portent d’abord sur les recherches de processus, de dynamiques que de solutions, a fortiori d’éléments transférables : sont avant tout recherchées des démarches alternatives à analyser et non des solutions alternatives à imiter.

Le projet engagé à Guaïcaipuro et les réflexions menées pour préciser les conditions et les enjeux des contributions du LIHP confirment et complètent notre perception de ces attentes vis-à-vis d’une coopération avec la France. 

En effet, cet ambitieux et complexe projet de développement urbain est mené par la municipalité dans le cadre général d’une politique nationale que définit une ambition générale (dépasser l’alternative quantité/qualité ; penser un habitat de qualité pour tous, dans un contexte d’urgence …) et une démarche qui soit » un processus nouveau, créatif et non imitatif » fondé sur un travail collectif de critique et de réflexion susceptibles, à partir de perspectives clairement affirmées, de permettre des changements, des rectifications, des améliorations durant son processus d’élaboration et de réalisation … Ajoutons que les moyens d’une structure de recherche et de certification – le CENVIH- sont étroitement associés au projet.

Ce que l’on peut synthétiquement qualifier de dynamique (mouvement, processus orienté et partagé) urbaine (penser ville et habitat, penser des réponses urbaines à des questions de société) socialisante (formation et responsabilisation qui engage l’ensemble du corps social, mouvement qui ne s’interrompt pas avec les aspects matériels de la construction de la ville).

En bref  cette dynamique urbaine socialisante, se veut au fond un mouvement démocratique et émancipateur.

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A Guaïcaipuro, cette démarche engagée depuis deux ans a fait émerger deux chantiers de réflexion qui constituent deux axes structurants du projet … qui seront ici la contribution du LIHP  à la réflexion collective de cette journée (et une réponse détournée aux interrogations initiales).

La question de la ville historique

Si l’on observe le phénomène urbanisation mondialisé (et le continent Sud Américain est un bon observatoire !!!), son accélération et sa soumission à des valeurs nouvelles, on constate que se superposent deux conceptions du développement urbain.

D’une part, la ville historique, celle que nous connaissons majoritairement et qui a été construite par ceux qui l’ont habitée, une ville qui a évolué et continue d’évoluer, une ville toujours en construction et qui témoigne spatialement de rapports sociaux eux- aussi en mouvement. 

La ville comme le lieu où les hommes construisent le monde, leur monde. La ville est le lieu d’un avenir collectif. Ville aliénante, ville répressive, ville révolutionnaire, ville émancipatrice, toujours en construction. Elle se nomme Monténégro, Brasilia, Paris, Colleta di Castelbianco, Niamey, Rangpur

Et d’autre part, une ville contemporaine, technicisée, dite complexe, cœur de réseaux mondialisés et d’échanges matériels et immatériels, connectée au monde, devenue elle-même réseau et flux.

Une ville « moderne » parfaite, pensée pour répondre aux représentations et aux besoins de la globalisation.

Produit de la globalisation, elle tend naturellement à dominer la pensée urbaine « mondialisée » structurée par les notions de mobilité, de mouvement, de flux, de réseaux, dont Dubaï est l’archétype qui pèse aujourd’hui sur les représentations de beaucoup. 

Dubaï comme archétype dont le pendant est le bidonville. Un Idéal réalisé qui, par là-même, nie toute perspective d’avenir

Ainsi s’opère et s’impose un glissement depuis une urbanisation – produit aléatoire, singulier collectif des rapports entre les hommes qui y vivent, donc les transforment – vers une organisation matérielle, sans avenir puisque parfaite, celle des flux et de l’individualisation qui y règne.

De la civilisation de la ville, singulière, localisée et en évolution, on risque de passer à une civilisation du mouvement immobile, de la fuite qui standardise et déterritorialise, tout en figeant le temps. 

Très schématiquement on voit ici que fondamentalement, l’évolution de la question urbaine (et qui se révèle de façon aigue au travers de la mutation des  quartiers dit « historiques ») exprime, non pas des enjeux techniques et matériels, mais un choix de civilisation. Et que si cette évolution s’enracine au plan général (philosophique, éthique, politique…),  elle n’en appelle pas moins des réponses… urbaines et architecturales

Ce qui est aujourd’hui posé à propos de la ville historique ne peut être dissocié de la perception et de la compréhension qu’on a du phénomène urbain, de son accélération et de ses effets culturels (uniformatisation), environnementaux et humains. 

La question de la construction de cette ville : donc de ses auteurs

La ville, celle que nous connaissons, ces villes singulières qui ont une « âme » et un sens pour leurs habitants, conçues et construites dans l’histoire et dans des conditions particulières … ont en commun le trait fondateur d’être construites en intégrant spatialement l’ensemble des catégories sociales

L’important ici n’est pas l’analyse de ce constat mais sa réalité. Et Il ne s’agit pas non plus de faire preuve d’angélisme et de nier l’existence de différenciations socialo-spatiales.

Mais on constate que « durant des siècles » ces couches sociales différentes ont « fait ville » ensemble. Et que durant ce temps, la question de la nécessité d’une « réappropriation, d’une revitalisation de quartiers historiques » n’a jamais été fortement formulée.

Depuis quelques décennies cette question est progressivement apparue sur le devant de la scène et fait l’objet de multiples réflexions dans les champs politiques, académiques et professionnels. Mais force est de constater que la nécessité de ces interrogations est concomitante avec le développement d’un processus de ségrégation socio-spatiale universelle subie par l’habitat populaire dont la traduction spatiale est une ghettoïsation infra urbaine ou une satellisation extra urbaine.

Nous assistons ainsi à un double phénomène de désurbanisation (deshumanisation) des villes :

D’un coté, la ville centre qui voit ses composantes de plus en plus morcelées, privatisées et son habitat populaire exclu, se trouve privée des agents-producteurs et acteurs essentiels de l’urbain.

De l’autre, l’organisation structurelle de la ghettoïsation et de la satellisation résidentielle populaire ne permet pas (plus) la réunion des conditions matérielles indispensables à la pratique sociale productrice de la ville historique.

D’où l’hypothèse centrale : sans mettre la question de la place de l’habitat populaire au centre de la (notre) réflexion (cette catégorie est actuellement périphérisée physiquement – dans sa territorialisation – et conceptuellement  - dans sa dimension urbaine - ) , sans lui (re)donner son statut central au cœur de la problématisation urbaine, il est vain, faute d’acteurs et de possibilités concrètes d’exercice, d’espérer concevoir et construire toute perspective de réappropriation de « la ville historique ».

Renforcer la maitrise collective des enjeux urbains pour permettre aux villes historiques de continuer à être source d’émancipation collective et individuelle est donc urgent, nécessaire et indispensable si l’on veut que le monde existe tout simplement. 

 

Jean François Parent / LIHP / Janvier 2015

 
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