Laboratoire international pour l'habitat populaire

"Un essai de lecture impliqué des Essais de Montaigne" Alain Genini

La difficulté (pour certains seulement) d’une lecture des Essais de Montaigne tient à l’ignorance d’un dispositif de lecture et donc d’écriture mis en place par l’auteur, véritable machine de guerre propre à détraquer les façons communes de lire et invitant à inventer une manière inhabituelle de penser.

La difficulté (pour certains seulement) d’une lecture des Essais de Montaigne tient à l’ignorance d’un dispositif de lecture et donc d’écriture mis en place par l’auteur, véritable machine de guerre propre à détraquer les façons communes de lire et invitant à inventer une manière inhabituelle de penser. C’est donc une certaine manière spécifique de lecture qui engendrerait la production d’un type particulier d’écriture. Bien sûr, il n’est pas question ici dans le cadre étroit de ces quelques remarques de proposer une réflexion sur les essais de Montaigne ni l’importance de se poser la question « qu’est ce que lire ? » qui fût jadis un axe précieux de réflexion de L’AFL et en particulier de certains de ces chercheurs Jean Foucambert et Yves Parent. Il suffira ici seulement de tirer les conséquences pratiques d’un mode d’appréhension des Essais qui ne redoute plus le désordre de l’ouvrage au point de vouloir exhumer l’ordre qu’il dissimulerait. A l’opposé de cette attitude, il nous semble préférable d’assumer ce désordre pour apercevoir qu’il implique un choix : celui de refuser de s’orienter dans ce qui s’impose à nous avant toute réflexion dans une certaine manière commune de penser qui n’est rien d’autre qu’une illusion, une non-pensée qui circonscrit l’affaire de l’opinion dans laquelle peut se plonger, avec quelle complaisance, tout amateur de délectation narcissique.
A l’inverse, remarquons que dans les Essais tout est fait pour déranger. Tout vous « branle » à déjouer (faire « branler ») autrement dit tout cherche à ébranler les opinions communes en les mettant dans une fausse concurrence (elles sont toutes fausses) fondée dans un système de citations contradictoires qui s’amuse simultanément à les valoriser pour ensuite mieux les dévaloriser, ce qui ne manque pas d’affoler tout lecteur non averti et d’abord de ce que lire voudrait dire.
Pourquoi ce drôle de jeu demandera t’on et quelle est sa règle si règle il y a ? Par cette procédure d’affolement il semblerait que Montaigne ne cherche qu’à nous faire ressentir le besoin d’apprendre non pas à poser une bonne question (bonne à qui et pour quoi ?) mais une question juste c'est-à-dire pas juste une question.
Qu’est ce qu’une question juste et sur quoi est fondée cette légitimité ?
Une question juste c’est une question qui est produite (non pas donnée) au terme d’une mise en question obstinée des réponses aux questions qui se donnent à nous inopinément et répondent à notre attente en la comblant. Ce qui devrait être, plutôt qu’un signe de jouissance et de réjouissance, un signe d’inquiétude, si, bien sûr, on a le souci de penser véritablement c'est-à-dire en rupture avec les opinions communément admises. Comme Montaigne dans ses Essais, le mode opératoire de cette mise en question de réponses spontanées à des questions non moins évidentes qu’elle ne sont pas cherchées ou recherchées mais comme miraculeusement révélées, n’est rien d’autre que leur mise en place dans un système de relations à l’intérieur duquel elles s’excluront mutuellement ne cherchant plus ainsi à dissimuler leurs contradictions internes et externes. Dès lors d’avoir cherché à saturer ce système on ne pourra plus manquer de voir qu’il ne s’agit pas de faire varier des réponses pour croire avoir changer de questions mais qu’il s’agit bien en fait de changer de questions pour changer vraiment de réponses et appréhender autrement une réalité autre (par exemple l’habitat populaire).

Essayons de nous y essayer. N’est-ce pas le propre et le moins à attendre d’un laboratoire ?

Alain Genini, Avignon Juin 2013

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