Laboratoire international pour l'habitat populaire

"Zumpango" Jean François Parent, Sami Tchack

Venus de plusieurs pays, hommes et femmes, ils se sont retrouvés à Mexico, campés sur leurs expériences diverses, leurs visions des choses concordantes ou tout aussi diverses. Ils vont apprendre les uns des autres, peut-être ! L’habitat social, voilà leur centre d’intérêt commun, le thème du séminaire qui les réunit : Les alternatives à la production massive de viviendas d’interes social.

Ils vont effectuer un pèlerinage original : une sorte de remontée du temps (remontée ou descente). Le point de départ est cette place, cette célèbre place, le Zocalo, où le passé aztèque enterré a ressurgi au creux des fouilles archéologiques pour regarder droit dans les yeux le monde reconstruit sur les ruines, le monde espagnol. Cette place où le passé enterré, revenu défier les regards, devient source de fierté de tout le monde, mais aussi des touristes eux-mêmes arrivés en grappes de tous les coins du monde. Départ donc, pour résumer, du Zocalo, où tous les Mexiques sont réunis, vivants. Le Mexique précolombien, Le Mexique espagnol, le Mexique révolutionnaire, le Mexique capitaliste. Et puis il y a aussi un peu d’autres Mexiques (le Pasolinien, le touristique, le violent, …). Pierres, couleurs, ordonnancement, hommes… Au Zocalo, on se retrouve aux croisées contradictoires et complémentaires du Mexique pluriel.Je faisais partie du voyage, je faisais partie de ce monde qui allait remonter ou descendre le temps.

Notre minibus Mercedes, neuf, blanc, lisse, climatisé aux vitres fixes et étanches, est d’abord comme le cocon familier qui allait nous conduire vers le nouveau monde. Nous voyagerons donc comme dans un « monde» lisse, souple, étanche…, vers l’inconnu. Nous n’allions pas vers une conquête. Ce qui nous attendait de l’autre côté était, en principe, une réalité déjà irréductible, qui s’imposerait à notre conscience avec la raideur d’un théorème que chacun de nous devra traiter avec sa propre sensibilité, sa propre vision de notre humanité.
Excitation… Impatience… Inquiétude ?
Le périphérique (secon piso) : par moments, nous avons sur Mexico une superbe vue imprenable. Mexico : ville-monde ? Toute ville est un monde, toute ville est le condensé des vibrations du monde. Mais Mexico était plus que ça : un mythe à la fois accessible et secret cousu de différentes strates de civilisations témoins des successives conquêtes et confrontations. Cependant, d’où nous nous trouvions, nous voyions surtout une réalité plus prosaïque : une cité gigantesque qui occupe tout l’espace, mange les flancs de collines, s’immisce dans tous les recoins, une véritable dévoreuse, avec ses échangeurs dignes de son envergure (l’on songe, toute proportion gardée, à Caracas où certains sont devenus des repères urbains familiers et vivants - le poulpe, l’araignée, pour ne citer qu’eux…) Dans un sens, l’autoroute semblait assez dégagé, alors que dans l’autre, sur les voies opposées, il y avait une sorte de magma coulant à allure lente, magma d’autos, de busetas, de bus, de camions, de motos… Une image récurrente de Mexico…
Nous passons sans accrocs à travers la masse grise des bidonvilles de la périphérie de la mégalopole, bidonvilles qui échappent à leur souhaitable statut de provisoire pour s’ancrer grâce au parpaing dans le décor pérenne. Bidonvilles qui finissent par constituer comme l’âme périphérique de la modernité des grandes villes, âme périphérique faisant un pas au centre des regards et des consciences… Une ville séculaire, éternelle, puissante, avec une impression de fragilité, une ville jamais achevée, une ville statique, mais évolutive. La preuve : ces nombreux chantiers, à droite, à gauche…, en marge ou à hauteur des successions d’ensembles résidentiels comme dupliqués.
Nous voici sur une route en pleine campagne arborée, avec ses publicités montrant des visages heureux de personnes tout justes sortis de « télénovelas », comme le souligna Joselyne, un prolongement là-bas des mythes urbains propagés par le petit écran, l’autre compagnon de la modernité domestique. Tout cela créait un contraste avec l’autre décor plus approprié, ces bottes de pailles de maïs ficelées manuellement. On pense ici à certaines peintures champêtres.
Progressivement, nous nous approchions de Zumpango, la ville au bout de notre itinéraire. Et l’étape importante de notre voyage, ce fut en effet, l’arrivée à Zumpango. Zumpango ? Le nom en lui-même, Zumpango, propulse l’imaginaire dans les profondeurs des civilisations du vieux Mexique. C’était à la rencontre avec un pan du passé que l’on était convié. Zumpango ! Comme le titre d’un roman ou d’un film. L’on ne peut être insensible à une telle sonorité : Zumpango. Rien de mièvre à ce que l’on se laisse aller à rêver ! Zumpango !
On tomberait avec raison dans le lyrisme facile pour s’écrier : « Ô Zumpango mon amour ! » (comme Duras avec Hiroshima, cet autre nom si poétique qui rappelle la terreur humaine du ciel.)
Et la réalité qui se cachait derrière ce beau nom nous apparut enfin : Zumpango, c’était une petite ville mexicaine, nouvellement sortie de terre, mais ayant déjà l’allure, sans surprise, de ce que l’on imagine d’une petite ville mexicaine d’aujourd’hui, avec ses supermarchés et ses bagnoles, rues longues, place du village (petite ville). Tout, tout y est. Cette ville est une sorte de mini-Mexique des temps actuels…

Cette ville née du présent très récent, prototype d’un futur inévitable (ville à dupliquer ?), est comme déjà au passé bien balisé des politiques de l’habitat dans le monde capitaliste.
Zumpango : c’était cela, la crudité d’un réel, la crudité du réalisme, un lieu où la vie est organisée dans une forme de nivellement anonyme.
Au sortir de la ville, on découvre un quartier mexicain, un village typique, une répétition de dos d’âne qui coupent le rythme et offrent aux passagers le temps d’observer la vie locale, les gens assis sur le bord du trottoir …à l’ombre. Un vrai Mexique. Le Mexique…
Repartir de Zumpango, pour nous retrouver une fois encore en pleine campagne, un retour dans un autre monde, comme en témoigne le brusque changement de climat, perceptible jusqu’à l’intérieur du véhicule. On est saisi d’un vide tellurique. Un vide ? Peut-être pas exactement, plutôt une présence pleine, celle du cosmos, des volcans, celle des esprits, des divinités et des morts vivants. L’on n’est pas loin de l’univers à la fois fascinant et inquiétant du Juan Rulfo de Pedro Páramo. À l’horizon, que rien ne voile, l’on se trouve élevé au rang des dieux au visage du soleil et des volcans, arrivés cependant au réel prosaïque par les champs qui en constitue la toile de fond.
C’est alors que surgit, comme tombé du ciel, alors que c’est du sol qu’il s’élève vers l’azur, un immense immeuble, neuf, rutilant, moderne, à l’architecture contemporaine sortie des revues européennes, avec, sur certains pans de murs, ses couleurs primaires : du rouge, du bleu, du jaune. De quoi étaient-elles le symbole, ces couleurs ? Quant au bâtiment, il ne disait rien, a priori de sa dimension assez ironique : dans ce Mexique, qui n’avait pas encore réglé tous les problèmes de santé publique, il s’agit ici, avec un esprit de prévision, d’un hôpital, gigantesque, pour une ville dont on ne sait pas encore si elle existera jamais. Quel luxe ! Un hôpital pour le futur ! Quelle anticipation ! Construire, on le sait tous, c’est prévoir.
Après plusieurs dizaines de minutes d’un parcours horizontal derrière la voiture du guide qui nous accompagne depuis Mexico, nous nous arrêtons devant un porche de 8 mètres de haut et d’au moins 30 de large, fait de béton enduit ocre, de couverture de tuiles, avec une modénature simplifiée qui magnifie le passage. Judicieusement implanté sur l’arrête supérieure d’un grand pan incliné qui « descend » jusqu’à pied de l’horizon des volcans, il nous permet de découvrir et de dominer un lieu où sont construits des logements. On eût pu parler d’un basculent. Magnifié, l’homme qui passe ce porche domine l’environnement. L’homme est, en un instant fugace, dieu…
Nul ne parvient ici autrement qu’en voiture, en bus, en taxi collectif ou à moto. La voiture devient la médiation mobile entre ce nouvel univers et le reste du Mexique. La voiture situe ce lieu dans une continuité avec le monde extérieur.
Passé le porche, la voirie se dilate et se dédouble. Deux voies et piste cyclable de part et d’autre d’un terre-plein permettent de circuler à « l’intérieur » du Zumpango nouveau.
Ici, les habitants, les hommes qui vivent dans ce lieu, ont établis une relation particulière (dans un quotidien nouveau) avec des dieux nouveaux, des dieux de proximités des dieux que l’organisation sociale de la vie à Zumpango matérialise. On vit ici en ayant conscience de la nécessité du sacrifice pour des dieux nouveaux. Des dieux avec qui l’on traite presque d’égal à égal en entrant. Dieux nouveaux, dont on ne connait pas bien les contours mais dont on devine la proximité dans nos vies. À Zumpango, les dieux descendent vers les hommes, les hommes s’élèvent vers les dieux : car les dieux, c’est le mode de vie au quotidien, avec comme médiateur principal l’automobile. Zumpango élève les humains au rang des dieux ou ramènent les dieux au niveau des humains à un prix élevé : pour ce privilège, les humains doivent accepter l’idée de sacrifices, ils doivent se sacrifier pour devenir ce qu’ils sont déjà.
Ici, ce sont les animaux, dont certains, dans de nombreuses civilisations, sont symboles de pouvoirs, de divinités, ici, ce sont eux qui, d’habitude si proches des dieux, se retrouvent ramenés à leur réalité ordinaire, ce qui les rend moins adaptés à ce lieu. Ils ont perdu leurs repères, ils sont déboussolés, ne savent plus quel territoire marquer ni comment le faire pour continuer à habiter l’univers embaumé de leurs odeurs. Ils semblent exprimer sans nuance le malaise que les humains, leurs maîtres, donnent l’impression de bien dominer ou d’intégrer aux banales contraintes de leur condition d’êtres sociaux, ces humains confinés dans des maisons standard de 3,2 mètres de large que certains, pour les plus dévots d’entre eux, essaient d’adjoindre l’une à l’autre ou d’agrandir pour que l’illusion d’habiter enfin un lien soit parfaite.
Zumpango, la cité de Dieu ? Le film brésilien qui portait ce titre ne décrivait hélas pas un paradis.

Jean François Parent, architecte / Sami Tchack, écrivain / Mars 2013

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