Laboratoire international pour l'habitat populaire

Adopter un point de vue politique sur l’habitat populaire

Le retard de la production de l'habitat populaire sur les besoins ne cesse de s'intensifier. Cette crise se manifeste sous des formes diverses selon l’endroit de la planète. Mais partout le discours des décideurs est le même : nous faisons au mieux de nos possibilités… Ainsi, la situation ne peut qu'empirer. Et les ravages sociaux et humains avec elle.

Adopter un point de vue politique sur l’habitat populaire afin de dynamiser radicalement sa production

Pour dégager une issue, pour fonder une entreprise de dynamisation radicalement progressiste, nous proposons de renverser les termes de l'analyse. Non pas partir des possibilités supposées ou réelles du système de production de l’habitat populaire, dans le cadre contraint (réaliste ?) que nous connaissons, mais s’efforcer de définir chaque étape, chaque tâche, à partir d’un état final désiré ; donc entreprendre une modélisation processive du système de production. En clair, analyser la crise à partir de l’élaboration du cahier des charges de sa résolution. Pour ouvrir un tel chantier, nous aborderons ici trois aspects d’inégal développement compte tenu de notre expérience provisoire de mise en chantier de ce cahier des charges : 1. la nature de la crise du système de production de l’Habitat Populaire ; 2. les présupposés incontournables du cahier des charges de sa résolution ; 3. la création d’un Laboratoire International pour l’Habitat Populaire.

1. La « crise » du système de production de l’Habitat Populaire : un phénomène fondamentalement politique

Nous commencerons l’analyse de cette crise à partir de l'inventaire des différents éléments qui composent le système de ‘Production - Accession de l’Habitat Populaire’ (désormais PAHP). Puis nous tenterons de définir la position de l'élément-clé du système (la Politique de l'habitat populaire) afin de cerner la situation systémique qui en découle. Nous évoquerons ensuite les exigences pour que le système se libère de cette situation et connaisse une dynamisation progressiste. D’où la redéfinition du rôle que les différents agents doivent tenir pour atteindre cet objectif. À ce sujet, nous examinerons plus particulièrement une démarche qui, à elle seule, ne saurait constituer une solution. Enfin, nous conclurons cette première partie en soulignant que le caractère global de notre approche ne constitue pas une démarche maximaliste qui en ruinerait la faisabilité.

1.1 Le système de Production - Accession de l’Habitat Populaire : PAHP

Participent à ce système, la puissance publique qui définit la politique de l'habitat populaire, les architectes, les bâtisseurs, les financeurs, les accédants.

1.1.1 La puissance publique.

En la considérant aux deux principaux échelons de son intervention, national et local, on constate des positionnements respectifs qui nourrissent les mêmes effets.
Concernant la puissance publique nationale, à savoir le gouvernement, il est patent que, depuis plusieurs décennies, il existe une carence, sinon délibérée, du moins acceptée, de la définition et de l'impulsion d'une politique nationale de PAHP. Le nombre de mal-logés -euphémisme qui renvoie à des conditions d'habitat indignes pour une fraction importante des milieux populaires- et la pérennité de la mal nommée crise du logement -qu'il conviendrait plus justement de nommer absence de politique gouvernementale de production d'habitat populaire- en apportent la preuve incontestable.

Cependant, définir cette posture gouvernementale en creux -"absence de politique"- risque d'être abusivement complaisant. Les gouvernements successifs ont concouru, avec une remarquable continuité, à un désengagement étatique dans l'aide aux maîtres d'ouvrage (communes et communautés de communes) :
• par la fixation d'objectifs sans rapport avec les besoins réels et, de plus, rarement remplis,
• par leur libéralisme affirmé dans la gestion du foncier qui raréfie les espaces constructibles pour ce type d'habitat,
• par une politique d'affaiblissement, quand ce n'est pas de privatisation, des instruments de crédit indispensable au financement du système….

Il est donc plus pertinent d'affirmer que, non seulement ces gouvernements n'ont pas impulsé de politique de PAHP, mais qu'ils ont de fait continuellement, résolument et efficacement compromis toutes les conditions de l'existence d'une telle politique.Pour ce qui est des collectivités territoriales - certes en partie tributaires de la carence gouvernementale mais non sans possibilité et, de ce fait, non sans responsabilité - elles développent depuis plusieurs années, en matière de production de l'habitat populaire, une délégation de maîtrise d'ouvrage à de grandes sociétés du BTP. C'est ainsi que ces grandes sociétés ont créé ces dernières années des filiales spécialisées dans la "production d'habitat social" ; dit de façon réaliste, d'habitat populaire standardisé et au moindre prix de revient si ce n’est au moindre coût pour la collectivité.

Ces deux phénomènes conjugués, carence/destruction gouvernementale et délégation/démission locale, entraînent un déplacement des lieux de pouvoir qui passe des institutions politiques aux sociétés du BTP. Cet effacement progressif du Politique ne signifie pas qu'il n'existe plus de politique en matière d'habitat populaire, mais que :
• de fait, cette politique n'est plus d'abord celle des institutions politiques qui en ont pourtant la responsabilité légale ;
• cette politique a été progressivement et délibérément placée sous l'égide des grandes sociétés du BTP ;
• ces dernières ne peuvent la concevoir et la réaliser qu'en fonction de leurs intérêts financiers ;
• en conséquence, les conditions politiques ne sont pas réunies pour l'existence d'une politique de progrès social en matière de PAHP.
En bref, le système est en crise, non seulement du fait des carences des institutions politiques responsables en la matière mais aussi, parce que cette carence délibérée crée les conditions pour que puisse être mise en chantier une politique de production de l'habitat populaire sous l'égide mercantile directe des géants du BTP.

1.1.2 Les architectes.

Ici encore, on peut faire dans le laconique : salarisation, perte d'indépendance (d'où la disparition de la tension nécessaire -sinon à la réussite- du moins à la bonne conduite de tout chantier entre le concepteur et le réalisateur) et instrumentalisation (d'où la négation de leurs compétences).

1.1.3 Les bâtisseurs.

Plus prosaïquement, durant ces dernières décennies, les géants du BTP ont acquis dans le système de production de l'habitat populaire, une position hégémonique. Libérés des contraintes réglementaires, du fait de la politique des gouvernements ; cumulant les fonctions de maître d'oeuvre et de maître d'ouvrage du fait des abandons locaux, ils se sont retrouvés en position de force :
• constitution de holdings avec les financeurs (facilitée par la politique d'affaiblissement systématique de tous les instruments publics de financement de l'habitat populaire) ;
• intégration, dans leur propre appareil productif, de la fonction architecturale (centrée, de ce fait, sur la recherche du moindre coût de réalisation).

Il ne semble ainsi pas excessif de dire que le système est en crise parce que les géants du BTP sont devenus le système à eux seuls, du fait d'absence réelle de contrôle de la qualité et des coûts de réalisation.

1.1.4 Les financeurs.

On peut résumer l'évolution de leur situation en deux mots : privatisation et intégration.

1.1.5 Les accédants.

Il va de soi que, dans un tel cadre, ils ne peuvent prétendre au statut d'usagers. Ils ne pourraient pleinement l'être que dans le cadre d'un service public national du logement (qui n'implique aucunement un statut de fonctionnaires pour les architectes). Ils sont donc ramenés au rang de consommateur, sans pouvoir sur la demande et contraints de se satisfaire de l’offre.

1.2 Pour la dynamisation du système, une exigence politique globale

L'exigence centrale à formuler est celle de la dynamisation progressiste de CE "système de production/accession de l'habitat populaire", c'est à dire exigence que cesse l'hégémonie des géants du BTP. Parce que cette exigence est globale -en ce sens qu'elle porte sur le système et vise la cause centrale de sa crise -, c'est une exigence politique. De ce fait, elle ne peut être portée que par des citoyens. Et elle ne peut s’adresser qu'à ceux qui doivent la recevoir comme telle, les représentants des institutions politiques.
Ce que souligne donc cette exigence, c'est la responsabilité des représentants politiques car seule leur impulsion peut jouer un rôle structurant, condition de l'existence du système. C'est le fait qu'aujourd'hui ce rôle ne soit pas assumé qui met le système en crise.

1.3 Pour avancer, rôles des différents agents du système

Une fois cette exigence politique rappelée, doit aussi être affirmé le principe directeur de sa mise en chantier concrète : que chaque élément constitutif du système et nécessaire à son bon fonctionnement intervienne dans le champ qui lui est propre, exerce ses compétences singulières, assume ses responsabilités spécifiques et en rende compte devant la collectivité. C'est dire que soient définis les rapports que les différents éléments du système doivent entretenir les uns avec les autres -bilatéralement et multilatéralement- de telle sorte que les conditions nécessaires à la dynamisation progressiste du système soient réunies.
Ébauchons donc ici -par ordre décroissant d'importance fonctionnelle- les champs, les compétences, les responsabilités et les rapports réciproques des différents éléments du système considérés ici un à un.

1.3.1 Les accédants.

Nous sommes confrontés ici à l'une des difficultés centrales de la réflexion. En effet, si la catégorie accédants peut paraître pertinente pour définir l'identité de ceux qui constituent les bénéficiaires des objets produits par le « système » de PAHP, elle n’est d'aucun secours - elle peut même nous égarer- quant à l'identité des agents décisifs dune dynamisation radicalement progressiste de ce système.

En effet, si nous sollicitons l'intervention des populations en tant qu'accédants, nous enfermons cette intervention -quelle que soit la qualité de nos intentions- dans une double limite :
• fonctionnelle car elle se bornera soit à leur faire dire ce qu'ils veulent comme habitat (et le vouloir peut ne pas correspondre aux besoins), soit à leur faire formuler comment ils entendent que cet habitat soit produit, ce qui ne peut que nourrir un illusoire transfert de compétences entre architectes et accédants ;
• tout à la fois quantitative et qualitative car, en bornant l'intervention populaire aux accédants, nous enfermerons cette intervention à l'intérieur d'une partie limitée du corps social.

Il s'agit bien plutôt d’en tirer ici la conséquence pour ce qui concerne l'identité des intervenants : considérer que l'élaboration d’une politique alternative de l’Habitat Populaire est l’affaire de tous, candidats ou non à bénéficier des produits du système, et donc développer les moyens de leur intervention en tant que citoyens, lucides et informés.

1.3.2 La puissance publique.

Pour que la remise en route et le fonctionnement pérenne du système soient possibles, le fait que les deux institutions politiques (nationale et locale) concernées assument leurs responsabilités est décisif.

Cela posé, l'action du gouvernement doit répondre à plusieurs exigences :
• Vis-à-vis de la population, sa volonté de mettre en chantier une politique de PAHP devra se traduire par des engagements sur des objectifs numériques et chronologiques.
• Vis-à-vis de l'ensemble des éléments du système, le gouvernement doit énoncer, comme modalité centrale de fonctionnement, un principe de non confusion des fonctions et le décliner, de telle sorte qu'il soit appliqué en direction de chacun d'entre eux.
• Vis-à-vis des architectes, l'affirmation de leur statut de membre à part entière du système passe par le respect de leurs compétences et de la plénitude des conditions de leur exercice.
• Vis-à-vis des financeurs, les responsabilités du gouvernement sont simples : restaurer le caractère public des instruments de financement du système ; assurer les conditions de leur existence tout comme les conditions d'accessibilité pour les maîtres d'ouvrage ; écarter légalement toute forme de financement privé dans le système ; appliquer le principe de non confusion des fonctions (interdire notamment aux BTP de remplir la fonction de maître d'ouvrage).

Ce faisant, le gouvernement assume l'ensemble de ses responsabilités en la matière : politiques, vis-à-vis de la population ; de soutien, vis-à-vis des maîtres d'ouvrage que peuvent être les communes et communautés de communes ; réglementaires, vis-à-vis des architectes, des financeurs et des BTP.

La responsabilité des communes est politiques :
• Directement, vis-à-vis de leur population, par la promotion d'une politique de PAHP, et vis-à-vis du gouvernement, en formulant l'exigence de son concours dans la réalisation des projets d'habitat populaire qu'elles entreprennent.
• Indirectement par la connaissance et le respect de procédures réglementaires de maître d'ouvrage qu'ils ne doivent en aucun cas déléguer aux architectes et aux BTP.

1.3.3 Les architectes.

Si, dans la dynamisation du « système » PAHP, la mobilisation incontournable de la population ainsi que la promotion et l'impulsion des institutions publiques sont pleinement politiques, cela ne peut conduire à réduire le rôle des architectes au simple exercice de leurs compétences spécifiques et à négliger le concours politique singulier qu'ils doivent apporter au bon fonctionnement du système.

Cette nécessité vaut en toutes circonstances et, plus encore, dans la conjoncture actuelle. En effet, quelles que soient les circonstances, dans le champ de l'habitat populaire, l'engagement d'un architecte -comme la qualité de son travail de conception- ne peut -sauf à produire des résultats calamiteux- que reposer sur des options de caractère politique :
• d'abord, parce qu'il est indispensable qu'il appréhende cette crise pour ce qu'elle est fondamentalement ;
• ensuite, parce qu'il est nécessaire qu'il recherche et maîtrise les conditions essentielles de sa résolution ;
• enfin, et peut-être surtout, parce qu'il est décisif qu'il concoure politiquement -par son discours et sa pratique- à la mise en place d'un front tripartite (population, institutions politiques et architectes) qui isole les sociétés des BTP en les ramenant à l'exercice des compétences et des responsabilités qui sont les leurs.

Les architectes sont donc à la fois participants de ce front-politique et fonctionnel- tripartite et en position objectivement charnière avec les bâtisseurs. C’est dire l’importance de leur rôle politique.

1.3.4 Les financeurs.

La réaffirmation de leur caractère public, contre la préoccupation prioritaire du profit, déplace leur position dans le système du statut actuel de centre de gravité à celui d'élément assujetti.

1.3.5 Les bâtisseurs.

A l'instar des financeurs, les bâtisseurs voient leur rôle profondément modifié. D'une position centrale de puissance fonctionnelle -et de ce fait politique- ils se retrouvent dans une position d'élément assujetti dont les compétences s'exercent dans un cadre réglementaire. La différence, importante, avec les financiers réside dans le fait que leur caractère privé ne constitue pas un obstacle insurmontable au bon fonctionnement du système -dès lors que le caractère public du financement est assuré-. Cependant, il est tout à fait envisageable -et sans doute souhaitable- que soient aussi créés des établissements de BTP de statut public.
Toutefois, ces impératifs fonctionnels soulignent encore l’urgence et l’importance de l’exigence politique.

1.4 Une solution actuellement proposée et qui ne saurait suffire.

C'est précisément en fonction de cette exigence politique qu'il faut examiner la démarche des architectes -se réclamant ou non de la démocratie participative-, qui cherchent une sortie de crise par une modification, lors de la conception et durant la construction, de leurs rapports avec les futurs locataires.
Cette démarche ne peut concourir à la dynamisation du « système » de PAHP car elle méconnaît la cause centrale de la crise. Cela pour au moins trois raisons qui s'articulent :

• en cantonnant les accédants dans leur rôle, elle ne sollicite pas le potentiel politique qu'ils recèlent en tant que citoyens ;
• de ce fait, elle ne se donne pas les moyens de combattre les carences institutionnelles et d’impulser -en direction de tous les éléments du système- une politique de développement de l'habitat populaire ;
• dès lors, elle ne concourt pas à libérer le système de ce qui le met en crise : l'hégémonie politique et fonctionnelle des géants du BTP. L'impuissance de cette démarche résulte de son caractère prétendument apolitique (qui dédouane don rassure les politiques !).
Non seulement cette démarche ne vaut pas solution mais elle recèle un double risque dans ses déclinaisons concrètes.
• Soit elle porte sur l’expression des avantages attendus et vise à ce que les futurs locataires expriment les qualités qu'ils souhaitent trouver dans leur futur habitat. Mais qui pourrait réellement soutenir qu'un architecte engagé dans la conception de l'habitat populaire en ignore les qualités ? Comme aucun accédant ne revendiquera le principe d’un habitat prioritairement inconfortable, incommode et fragile, la démarche atteint vite ses limites...
• Soit elle porte sur la conception de l’ouvrage proprement dit -en arguant d'un bon sens populaire omniscient- et, dès lors elle porte le risque d'un abandon de compétence et, pourquoi pas, celui de masquer une situation dans laquelle des architectes n'auraient pas à assumer leurs responsabilités sous prétexte d’avoir suivi les préconisations des futurs locataires. Là non plus, et heureusement, on ne peut aller bien loin…
Cela posé, invalidation de la démarche ne vaut pas invalidation de l'intention. Les échanges techniques entre architectes et accédants ont leur raison d'être. À condition de ne pas inverser cause et effet : le respect des usagers ne constitue un moyen de remise en route du système mais il ne sera effectif que dans un système remis sur ses pieds.

1.5 Exigence de globalité n’est pas maximalisme, l’expérience l’atteste.

L'affirmation de la dimension essentiellement politique de la crise actuelle du système peut paraître exagérément radicale et entraîner de forts doutes sur la faisabilité de l’entreprise. Il n'en est rien. Au contraire même et c'est dans l’examen d'expériences ayant assumé, cette dimension politique que nous en trouverons les preuves. Cela mérite quelques précisions.
La préconisation posée pour résoudre la crise du système associe la formulation d'une exigence politique de masse à la nécessaire réorganisation des rôles dans le système. Ces deux nécessités ne s'équivalent pas : la seconde ne peut pas exister sans la première, l'inverse n'est pas vrai. Une lecture unilatérale de la préconisation radicale que nous faisons pourrait en effet amener à conclure qu'il n'y aura pas de relance du ‘système’ de PAHP sans changement de société ; ce n'est pourtant pas ce qu’induit l'expérience passée et actuelle.
En France, comme dans de nombreux pays aux caractéristiques fort diverses, après la seconde guerre mondiale, la situation catastrophique de l'habitat populaire a été prise en compte par les pouvoirs publics. Ainsi a été progressivement mis en place - procédant de décisions politiques, financières et juridiques- un système qui en deux décennies a modifié positivement la situation de l'habitat populaire dans notre pays comme dans d'autres. Ce processus s'est affirmé sans qu'un changement radical de société se soit produit. Mais il s'est fondé sur l'affirmation populaire d'une exigence politique relative à l'habitat populaire, exigence relayée, et souvent impulsée, par des institutions.
L’analyse de ces périodes d’essor de l’Habitat populaire doit alimenter la réflexion actuelle. D'aucuns affirmeront que cet essor a sans doute débouché sur plusieurs catastrophes urbanistiques et architecturales. En ignorant ainsi toutes celles qui appartiennent désormais au patrimoine de l'habitat populaire ; ainsi que bon nombre d’expériences contemporaines dont l’observation méthodique révèlerait la pertinence. Tout cela confirme qu'il existe toujours sur des terrains spécifiques, tels que l'habitat populaire, des possibilités d'intervention positives dès lors que se crée un rapport de forces -idéologique et politique. De l'observation de ces réalités, passées et présentes, on peut dégager trois conclusions qui explicitent la préconisation et fortifient sa faisabilité.
La diversité des échelons -gouvernement mais aussi communes et communautés de communes démultiplie et rend plus accessibles les terrains institutionnels sur lesquels peut s'affirmer efficacement une forte exigence politique populaire. Ce faisant, elle rend possible la construction de convergences dynamiques entre l'expression de cette exigence populaire et des élus politiques de collectivités territoriales promoteurs d'une conception progressiste de l'habitat populaire. Toutes les expériences actuelles en font la démonstration. Si cela ne règle pas tout car les obstacles sont nombreux, cela ouvre la possibilité de créer les conditions politiques indispensables pour avancer.
Identifier des zones de forts potentiels – politique, populaire et institutionnel – et concourir à ce que ces potentiels puissent se réaliser, constituent une étape essentielle dans une entreprise de dynamisation progressiste du « système » de PAHP. Cela exige que soient créées, à telle ou telle échelle institutionnelle, les conditions d'une politisation, portée par les citoyens, de la question de l'habitat populaire. Il s'agit finalement de faire partager la conscience que l'habitat, populaire ou non, est fondamentalement d’abord un produit politique. Encore faut-il en formuler avec précision les objectifs et les méthodes.

2. Cahier des charges d’une dynamisation progressiste : conditions incontournables et nécessités méthodologiques

À ce stade, il apparaît indispensable d’ébaucher la construction d’outils-concepts neufs sans lesquels la perspective de résolution de la crise du système restera un vain mot.

2.1 Deux conditions incontournables

Elles s’articulent étroitement.

2.1.1 Le rôle structurant de l’expérience politique.

L'analyse des conditions économiques, sociales, culturelles, urbaines qui déterminent aujourd'hui l'acte de construire, tout comme la recherche de celles qui permettront une dynamisation progressiste naissent de l’expérience concrète d’une politique alternative. C’est seulement là où les problèmes se posent que les solutions s’inventent et que la pensée les constitue en système… de transformation. Donc en savoirs.

2.1.2 L’impératif d’une rupture conceptuelle.

L’analyse critique des modèles -de tous ordres- qui enferment aujourd'hui l'ensemble des acteurs du processus de construction ne peut passer que par une "élucidation critique de la chaîne de production" à l’oeuvre. Ce n'est qu'à partir d’elle que pourront être élaborées les références alternatives, fondements d'une dynamique nouvelle. Si l'affirmation du rôle structurant du politique ne suffit pas à la définition de ces nouvelles références, lui seul en ouvre la possibilité. Il s'agit donc, de s'appuyer sur ce rôle structurant du politique pour, dialectiquement, détruire la supposée pertinence des anciens modèles et construire de nouvelles références.
Si ces deux affirmations s'articulent, leur simple énoncé n'engendrera pas automatiquement une dynamique qui leur donnera corps. Pour pouvoir les mettre en chantier, il est indispensable de définir et de pratiquer les exigences méthodologiques qu'elles impliquent.

2.2 Quatre exigences méthodologiques

2.2.1 Le primat de la pratique et de l’expérimentation.

Pour alimenter sa pertinence créative, la pensée ne peut se construire que dans une confrontation sans concession à la pratique contemporaine et à l'histoire du système de production de l'habitat populaire. Menée en liaison responsable avec les productions réelles, elle analysera les obstacles, dégagera des solutions et, in fine, élaborera de possibles modélisations, processives parce qu’à partir des processus et non des intentions. Entre compréhension du patrimoine et prospective, c’est bien dans la transformation du présent que s’enracine l’entreprise de dynamisation progressiste des systèmes de production.

2.2.2 Le concours qualifié et engagé de tous les acteurs.

Concours qualifié, pour que chaque question soit examinée en intégrant les divers points de vue opérationnels sous lesquels elle se pose. Pour y parvenir, une approche globale des questions, le décloisonnement des savoirs et l'appel à de nouveaux acteurs sont indispensables. Ce qui générera tensions et affrontements dont la formulation constitue le passage obligé de leur résolution et de la construction d’alternatives nouvelles au sein d’un intellectuel collectif à l’oeuvre.

2.2.3 L’accès à la dimension internationale.

Cette dimension constitue une nécessité méthodologique qui facilite la réalisation des deux premières en permettant un élargissement du champ d'expérimentation et une implication élargie de compétences et de réflexions. De la sorte se rejoindront la possibilité d'intégrer à la réflexion une diversité de données qui résulteront de la diversité des situations et celle d’atteindre un degré de généralisation afin de rendre compte, analytiquement et conceptuellement, de l'ensemble de ces situations. La réflexion accède au général à partir de la diversité des particuliers.

2.2.4 La mobilisation des citoyens.

Elle constitue la dernière donnée de ce cahier des charges et occupe une place singulière : son caractère est double :
• Objectif à promouvoir, comme condition politique de la dynamisation progressiste du système. Dans cette perspective, l'actuelle invisibilité d'une politique alternative d'habitat populaire constitue un obstacle qu'il sera vital de lever progressivement ;
• exigence méthodologique, dès lors qu'est posé le primat de la pratique et de l'expérience.

Un constat s'impose : nous ne disposons pas aujourd'hui de la structure nécessaire à la mise en chantier de ce cahier des charges. D’où l’urgence de la constituer.

3. Un Laboratoire International pour l’Habitat Populaire

Pour définir les fonctions et les missions de cet outil, il importe de prendre en charge les différents éléments du cahier de charges en se persuadant que la construction de l’outil tout comme l’élaboration des concepts ne progressera qu’en conjuguant hypothèses, expérimentations, évaluations et théorisations.

3.1 Fonctions et missions principales du Laboratoire

3.1.1 Les fonctions du Laboratoire.

• Le garant d'une démarche novatrice constamment fondée sur l'expérience. Le Laboratoire devra porter l’exigence constante d'expérimentation, condition de la pertinence de toute élaboration alternative. De ce fait, il ne proposera ni modèles "clés en main", ni expertises en mesure de résoudre les problèmes rencontrés.
• Le promoteur d'une constante dynamique de recherches. La démarche de recherche fondée sur l'expérimentation générera sans cesse de nouvelles questions… Le Laboratoire devra donc passer toute question au crible de la recherche ; ce qui ne signifie pas qu'aucun savoir ne sera jamais capitalisé mais que toutes les nouvelles avancées naîtront de l'élucidation des questions que les précédentes n’auront pas résolues.
• L’instance de résolution des tensions, des résistances et des contradictions. Il va de soi que le caractère radical de la démarche préconisée, l'exigence de mise en place d'un processus rigoureux de vérification des hypothèses, l'ambition de croiser les savoirs et de les décloisonner, tout comme l'accès au champ international généreront des contradictions et des conflits au dénouement créatif desquels le Laboratoire devra se consacrer.

3.1.2 Les missions du Laboratoire.

Si nous tirons les conséquences de ce qui précède, nous pouvons désormais discerner trois types de missions pour le Laboratoire International pour l'Habitat Populaire qui appellent la constitution d’autant de pôles de recherche : un pôle de "Recherche-Action", un pôle de "Recherche-Théorisation" et un pôle de "Recherche- Formation".

3.2 Un pôle de Recherche-Action

La transformation progressive de projets de construction en Recherche-Action constitue le champ fondamental d’où tout partira. L'enjeu de l'expérimentation vise à explorer les problèmes là où l'urgence des besoins privilégierait des solutions connues aux effets limités, là où l'activité spontanée débat de solutions audacieuses dans un cadre qui les rend impossibles. Agir donc autour d’un protocole de recherche (Recherche-Action) afin d’éviter les confusions (symptômes et problèmes) et de rendre possible l'allongement des délais nécessaires à une participation responsable de toutes les familles d'acteurs…Et cela, non par un discours formulé a priori mais dans l'action partagée, à travers une information construite, sur pièce et sur place.
Le Laboratoire sera donc conduit à approfondir l'analyse des obstacles rencontrés ou l'étude des implications des choix effectués : par exemple à propos du décloisonnement des compétences -ce qui conduira à traiter la question des langages et celles des cultures- ; de la participation des citoyens à toutes les étapes des projets…ou encore, à propos des perspectives ouvertes par le cadre international qui, à travers les mises en relations dans l'espace et dans le temps, ne sera pas spontanément, source de questionnements créatifs. Cependant, rappelons que si les activités du Laboratoire seront directement liées à des projets de construction ou d'urbanisme, elles ne se réduiront ni à des participations régulières et responsables, ni à des formes de conseil ou à la réalisation d'études particulières.
On le voit, la démarche proposée et les effets de sa mise en oeuvre imposeront un travail de recherche particulier distinct aussi bien du modèle d'interventions sociologiques que des plans d'expérimentation qui, à partir d'un diagnostic source d'hypothèses, conduisent à des mises en oeuvre à évaluer. La démarche préconisée est à la fois plus modeste -elle ne propose pas de modèles ou de solutions pratiques à valider-, plus lucide -elle connaît les limites de bien des modèles "scientifiques"-, et, beaucoup plus ambitieuse, car elle vise à rendre possible un mouvement de transformation et d'appropriation où le projet sera à construire progressivement et où les acteurs se formeront, eux aussi, à partir "du" problème à résoudre et dans les efforts pour "le" résoudre.
Ajoutons encore que, dans ce type de "Recherche-Action", tous les acteurs sont chercheurs, certes de façons spécifiques en fonction de leurs statuts et de leurs compétences, mais tous avec des responsabilités propres et une égale considération. Ce qui ne va pas spontanément de soi !

3.3 Un pôle de Recherche-Théorisation

À partir de l'expérience acquise sur le terrain, de l'information recueillie (questions, observations, témoignages,…), le Laboratoire pourra impulser un travail d'approfondissement, de théorisation et de rédaction. Le Laboratoire fixera des champs prioritaires pour les recherches et, indirectement, le choix des terrains où son intervention sera le plus utile parce que les contextes imposent des transformations pratiques importantes. L'articulation, les allers retours projets de terrain-laboratoire seront étroits, fonctionnels. Cette complémentarité devra donc, elle aussi, être inventée et expérimentée. On devine sans peine l’impact de la fréquence et de la conduite des coopérations à organiser et des relations permanentes à établir -par exemple à travers l'Internet- entre tous les acteurs. On sait en effet, combien les acteurs du terrain se sentent facilement "exploités" par des chercheurs plus intéressés par leur reconnaissance institutionnelle que par l'évolution de ce qu'ils étudient.
Les membres du Laboratoire seront capables d'agir dans des projets de construction ou d'urbanisme ; ils devront aussi maîtriser les compétences nécessaires à la prise de distance, à l'établissement de liens entre présent et passé, proche et lointain, familier et inattendu dans des domaines aussi différents et ordinairement aussi étanches que des architectes, élus, urbanistes, sociologues et historiens, "responsables" économiques, techniques ou administratifs, formateurs d'adultes… Le risque principal est bien celui du cloisonnement des pensées et des actions. D’où l’importance d’associer des compétences transversales, celles d'étudiants en thèse ou d'architectes en formation.

3.4 Un pôle de Recherche-Formation

En promouvant une dynamique collective et solidaire, le Laboratoire poursuivra un objectif qui participe d'une transformation sociale et culturelle progressiste. Il inscrira pleinement son activité dans le champ de l'éducation populaire, car elle concernera tous les acteurs et toutes les dimensions des actions en s'appuyant sur une vision complète de la société et de ses structures. La participation à de telles instances ne manquera pas d’avoir des effets qualifiants et recherchés sur le marché du travail, ce qui impliquera des relations avec les Instituts de formation (universités, instituts universitaires par exemple) et avec des structures susceptibles de valider ces acquis professionnels.
L'existence d'un Laboratoire ainsi conçu constitue, par le type de démarche qu'il doit promouvoir, le seul moyen de répondre à deux nécessités qui constituent autant de conditions de la réussite de cette entreprise de dynamisation radicalement progressiste de la production de l'habitat populaire :
• construire un socle d'orientations partagé par l'ensemble des intervenants au-delà de la singularité de leurs responsabilités et de leurs compétences ;
• assumer ensemble une volonté de rupture conceptuelle dont la concrétisation ne pourra s’opérer que si les incertitudes de chacun, dans tel ou tel domaine, sont levées par la mise en commun de tous les savoirs ;
• impulser une dynamique de recherche qui soit source de repères et le levier d'évolutions ambitieuses.
Plus profondément, l'existence du Laboratoire constitue sans doute l'une des rares possibilités pour ouvrir une issue réellement progressiste répondant à la faillite actuelle des dispositifs fondés sur la résignation du plus grand nombre et l’avidité de quelques-uns.

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