Laboratorio internacional por el habitat popular

Intervention de Jean-François Parent à la Biennale de Sao Paulo'CIDADE MODOS DE FRAZER MODOS DE USAR' ENCONTROS FRANCA-AMERICA LATINA "INSUSTENTAVEL ARQUITETURA" "DE LA CIVILISATION DE LA VILLE A LA CIVILISATION DU MOUVEMENT IMMOBILE LIHP"Octobre 2013

Au printemps 2013, l’Institut Français a proposé à un certain nombre de personnes impliquées dans la fabrication de la ville (architectes, urbanistes, chercheurs, philosophes, géographes, …) de participer à la Xème biennale d’architecture de Sao Paulo CIDADE MODOS DE FRAZER MODOS DE USAR sous la forme d’une rencontre de 5 jours INSUSTENTAVEL ARQUITETURA avec d’autres « professionnels », venus de cinq pays du continent sud américain : cela dans et à propos de trois sites différents choisis à Sao Paulo.

 

Au printemps 2013, l’Institut Français a proposé à un certain nombre de personnes impliquées dans la fabrication de la ville (architectes, urbanistes, chercheurs, philosophes, géographes, …) de participer à la Xème biennale d’architecture de Sao Paulo CIDADE MODOS DE FRAZER MODOS DE USAR sous la forme d’une rencontre de 5 jours INSUSTENTAVEL ARQUITETURA avec d’autres « professionnels », venus de cinq pays du continent sud américain : cela dans et à propos de trois sites différents choisis à Sao Paulo.
Proposition originale et surprenante dans le contexte général de la réflexion urbaine mondialisée.
Son titre en français, Insoutenable architecture, s’est certainement voulu provocateur voire polémique et certainement interrogateur en référence critique aux « bonnes pratiques » promues par les Institutions Internationales et largement reprises par ceux qui ont « la responsabilité de bonne gouvernance des territoires », ce qui ne pouvait manquer de mettre en perspective l’objectif et l’organisation de la Xème Biennale de Sao Paulo qui se devait d’interroger les pratiques urbaines de tous (habitants comme professionnels) face aux importantes mutations en cours.
Proposition impliquant de s’interroger sur son importance à un triple niveau.
En premier lieu du point de vue chronologique : Cidade Modos de Fazer Modos de usar , à Sao Paulo en fin d’année 2013 ne pouvait manquer de résonner avec Fundamentals à Venise cette année (juin – novembre 2014) , en pointant peut-être de façon plus directe ce qui est fondamental dans le développement urbain … Avant Venise donc, mais aussi avant Medellin et le FUM 7 (Avril 2014) : Equité Urbaine dans le développement – des villes pour vivre qui a été la dernière rencontre officielle avant l’organisation « Habitat 3 » où Onu Habitat va structurer et énoncer les grands axes de travail institutionnel pour les 20 années à venir, conditionnant par la même la vie de bon nombres d’être humains.
En second lieu, du point de vue spatial et historique : en effet, aujourd’hui, si on s’accorde sur le fait que sur le continent sud-américain des peuples essayent de construire la (une) société émancipatrice du 21ème siècle, on ne peut que s’interroger et essayer de comprendre comment ils cherchent à inventer la ville, des villes de sociétés en devenir … En d’autres termes, on peut penser que sur ce continent, ces sociétés en évolutions interrogent et tentent de rejeter le développement urbain dominant : ce qui implique de construire des pratiques et des interrogations nouvelles, à partir de perspectives nouvelles car engagées.
Enfin sur le plan stratégique général quant à la nécessité de penser une problématique nouvelle du développement urbain et de tracer des perspectives d’expérimentations de pratiques professionnelles et architecturales nouvelles en fonction d’ambitions renouvelées et inscrites dans des préoccupations à la fois plus larges (politiques, humains, …) et mieux contextualisées.
Du point de vue du Laboratoire International pour l’Habitat Populaire, le cadre de la Xème biennale de Sao Paulo permet de souligner et invite à évaluer l’intérêt crucial des échanges Europe / Amérique du sud pour la construction de cette problématique générale et quant aux conditions à réunir pour rendre « efficaces » ces échanges.
Des propositions d’organisation significatives car cohérentes avec les perspectives à ouvrir.
D’abord, par la volonté d’ancrer cette démarche dans le temps tout en lui permettant des évolutions nécessaires et inévitables pour organiser un travail collectif critique inscrit dans le réel dont il faut mesurer la soumission aux contingences de l’urgence et de l’événementiel.
Ensuite, en posant le principe d’une indispensable confrontation collective aux situations vécues par tous, habitants, techniciens, responsables politiques, … Les trois journées de visites, rencontres et débats dans le grand ensemble « Cidade Tiradentes », dans le quartier ancien « le Coriço » rue Salon et dans la favela de Linha avaient pour vocation de permettre cette confrontation aux réalités paulistes.
Enfin en demandant à chaque intervenant de s’engager dans cette action collective en déplaçant son point de vue, n’exposant pas ce qu’il est mais plutôt en quoi ce qu’il est peut aider à la compréhension des problèmes posés ici. Et en proposant à 5 pays du continent (Brésil, Colombie, Venezuela, Haïti et Mexique) de s’associer à la France sur la durée (2013-2018) à la construction d’un appareil critique commun, dont ils acceptent de devenir l’objet.
La proposition d’organisation d’Insoutenable architecture faite par l’Institut Français par son originalité et ses incertitudes, si elle a suscité certaines interrogations quant à ses modalités de réalisation n’en a pas moins semblé pertinente et porteuse d’une ambition renouvelée car engagée.
Elle a, en particulier, permis d’aborder deux questions fondamentales du développement urbain.
La première, sur laquelle il sera indispensable de revenir tout au long de ces quatre prochaines années, concerne l’importance, la nécessité et l’urgence de l’expérimentation et des conditions à réunir pour qu’elle soit porteuse de propositions en cohérence avec l’ampleur des problèmes posés (les expériences présentées lors de ces premières rencontres ont montré les limites de l’exercice au regard des questions qu’elles posaient).
La seconde, concerne les enjeux sous-tendus aux questions urbaines, et qu’il nous semble indispensable d’aborder pour engager de façon critique le débat que l’Institut Français à décidé de promouvoir avec Insoutenable architecture.
C’est l’objet de la contribution du LIHP en suite de ces cinq journées paulistes.
Alors que sont évoqués couramment, et en les confondant le plus souvent, des crises du logement social, de l’habitat populaire (adjectif à entendre non au sens de pauvre mais de peuple, dans la complexité des rapports de classes qui l’animent) et de la ville, on mesure moins la réalité des effets que les finalités du modèle dominant (a fortiori mondialisé) imposent à la fabrication de la ville. Ici sont à poser aux hommes des questions fondamentales pour le présent et leur devenir…
En effet, l’accélération du phénomène d’urbanisation mondiale, et sa soumission à des valeurs nouvelles, font se « superposer » plusieurs conceptions de la ville qui nécessitent de poser en
termes nouveaux la question urbaine. Deux conceptions du développement urbain sont discernables : d’une part, la ville historique, celle que nous connaissons majoritairement et qui a été construite par ceux qui l’ont habitée, une ville qui a évolué et continue d’évoluer, une ville toujours en construction et qui témoigne spatialement de rapports sociaux eux-aussi en mouvement.
Rapports entre les hommes et rapports que les hommes établissent avec leurs milieux. En ce sens, la ville est aussi le lieu où les hommes construisent le monde, leur monde. La ville est le lieu d’un avenir collectif. Ville aliénante, ville répressive, ville révolutionnaire, ville émancipatrice, toujours en construction. Elle se nomme Monténégro, Brasilia, Paris, Colleta di Castelbianco, Niamey, Rangpur, Sao Paulo…
Et d’autre part, une ville contemporaine, technicisée, dite complexe, coeur de réseaux mondialisés et d’échanges matériels et immatériels, connectée au monde, devenue elle-même réseau et flux.
Un territoire urbain qui serait la méta-cité décrite par P. Virilio, Le monde ville de Marc Augé impliquant une nouvelle condition urbaine comme y invite O. Mongin « … parce que les flux extérieurs (à la ville) déterminent le devenir urbain, parce que ces flux sont plus forts que les lieux … ». Un monde technicisé où, en dehors des musées, tout sera désormais identique ! Mais si on ne peut nier que le rapport des hommes avec le monde est aujourd’hui conditionné par une technicité toujours plus puissante et sophistiquée, on ne peut également manquer de s’interroger sur l’importance qu’on lui donne pour mieux convaincre tout-un-chacun de son incapacité à agir désormais sur leur milieu.
Une ville « moderne » parfaite, pensée pour répondre aux représentations et aux besoins de la globalisation. Produit de la globalisation, elle tend naturellement à dominer la pensée urbaine « mondialisée » structurée par les notions de mobilité, de mouvement, de flux, de réseaux, dont Dubaï est l’archétype qui pèse aujourd’hui sur les représentations de beaucoup.
Dubaï comme archétype. Un Idéal réalisé qui, par là-même, nie toute perspective d’avenir.
Mais cette forme urbaine, idéale, synthétique est pensée pour (et non par, ou simplement avec !) de « nouveaux nomades », assignés désormais à résidence sur des trajectoires socioprofessionnelles standardisées où tout circule et pourtant semble rester en place, tant s’estompent les différences entre les états de choses manufacturées, au sein d’espaces standardisés, où tout est devenu interchangeable.
Cette assignation à résidence a pour corollaire le confinement en position d’assistés de dominés interchangeables et la constitution de modes de vie urbanisés pourtant insupportables à la très grande majorité : le bidonville devenu mondialisé lui-aussi.
Le bidonville mondialisé. Si certains voient dans ce bidonville une absence totale de règles et d’autres l’expression du génie humain, tous s’accordent pourtant sur la nécessité d’y apporter les services essentiels pour consolider un mode de « survie » dont la mobilité contrainte est l’origine (exode, conflits, pauvreté, concurrence sans entrave, libre échange mafieux…) . Le bidonville est le pendant consubstantiel de l’idéal urbain de cette mondialisation. Dubaï ne peut exister sans lui…
Ainsi s’opère et s’impose un glissement entre deux pôles schématiquement présentés ici : depuis une urbanisation – produit aléatoire, singulier collectif des rapports entre les hommes qui y vivent, donc les transforment – vers une organisation matérielle, sans avenir puisque parfaite, … celle des flux et de l’individualisation qui y règne. De la civilisation de la ville, singulière, localisée et en évolution, on passe à une civilisation du mouvement immobile, de la fuite qui standardise et déterritorialise, tout en figeant le temps. Ce mouvement n’est pas seulement celui de Dubaï et des nouvelles Dubaï car il séduit nombre de ceux qui aujourd’hui « fabriquent la ville » (architectes,
urbanistes, techniciens, élus, institutions nationales et internationales, …) et tend à imposer ses « solutions » en réponse aux crises (réelles) des villes réelles, elles aussi marquées par les ravages de l’économie de profit.
La question urbaine, dans son ensemble et dans son développement, comme dans ses effets sur l’organisation de la vie de la collectivité, ne cesse d’être posée par la puissance de la mondialisation à partir de choix idéologiques, donc en termes politiques constamment masqués. Ainsi, fondamentalement, l’évolution de la question urbaine exprime, non pas une crise technique et matérielle, mais le choix d’une civilisation. D’où la nécessité de contribuer à la réappropriation collective de choix éthico-politiques par la communauté, ici, non pour restaurer un modèle de ville qui aurait fait son temps et qui serait incapable de faire face aux défis contemporains, mais pour inventer de nouvelles manières de rendre à la ville historique ses capacités à être source de projets de société et de civilisation, source permanente d’avenirs, individuels et collectifs.
En ce sens, les questions que soulève le développement urbain sont civilisationnelles et exigent analyses et réponses au niveau d’un projet de société.
Un projet de société que nous abordons, ici, sous l’angle urbain mais en répétant qu’il est le reflet et la traduction de choix plus fondamentaux encore. En clair, alors que les rapports que les hommes entretiennent entre eux et avec leurs milieux sont stérilisés, alors que les rares tentatives expérimentales sont contraintes à l’impuissance par les rapports économiques dominants, que les voix discordantes sont réduites au silence, il est urgent de rappeler que seul le peuple, entendu dans l’intégralité de ses composantes et des tensions qui le traversent, est à même de maintenir ouvertes les perspectives émancipatrices sans lesquelles il n’y a pas d’avenir urbain.
Les deux conceptions qui se superposent actuellement obligent à mêler les plans où mieux interpréter et poser la question urbaine. En effet, si celle-ci s’enracine au plan général (philosophique, éthique, politique…), elle n’en appelle pas moins des réponses… urbaines.
Voilà qui exige que les acteurs des débats dans ce champ spécifique maîtrisent les outils propres à en examiner les données et les enjeux. Or, ces outils ne sont pas disponibles puisqu’ils ne peuvent se construire que dans les contextes qui les exigent. Et la revendication de leur maîtrise n’est pas spontanée, en particulier de la part de ceux qu’on confine dans des situations d’assistés soumis aux décisions de ceux qui savent. D’où la nécessité de la construction collective d’un savoir populaire de l’habiter au cours d’une effective participation responsable à la « fabrication » d’une ville !
Ce qui implique de comprendre et de faire comprendre la nécessité d’un travail collectif de recherche, travail collectif nécessaire et difficile, décliné en particulier à deux niveaux liés : celui qui sous-tend la démarche de conception et de construction des produits « visés » et celui de la coopération entre des acteurs différents animés par des savoir-faire, des représentations et des attentes différents.
« … L’humanité sait depuis longtemps que produire selon un modèle préalablement pensé, c’est, au mieux, répéter globalement le présent ; et que la seule manière d’inventer le futur, pour un collectif comme pour un individu, c’est d’analyser ce qui résiste au geste tâtonné par lequel nous entreprenons de le transformer… » Jean Foucambert


SAO PAULO - SAINT DENIS / LIHP / Jean François Parent architecte / 28 avril 2014

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