Laboratoire international pour l'habitat populaire

Notre présence au salon de l’agriculture...

Afin de justifier sa présence au salon de l'agriculture 2012, le LIHP a rédigé un texte détaillant les raisons de son intérêt pour l'usage paysan de l'espace.

Notre présence au salon de l’agriculture n’est ni anodine, ni insolite mais politique au sens grec (polis), c'est-à-dire comme relevant des affaires de la cité et concernant tous ceux qui y vivent. On aurait tort de voir là, dans notre façon de dire, une contradiction qui n’apparaîtra telle que dans notre façon de dire pour que nos expressions renverraient au clivage : cité, urbain/campagne, village. Or c’est justement cette « évidence » qu’il faudrait mettre en question et pour y parvenir quel meilleur point de départ que l’expérience paysanne de l’espace ? Ce n’est certainement pour expliquer notre présence ici parmi vous et d’essayer de nous justifier comme pour nous faire pardonner une faute. Non, c’est que cette expérience d’un usage paysan de l’espace nous semble révélatrice, … mais alors de quoi ?

Auparavant il faut souligner l’expression que nous venons d’employer : usager de l’espace. L’agriculteur, le paysan n’est pas le seul à faire usage de l’espace, mais cet usage a ceci de particulier, d’original en ce que son habitude de l’usage d’un espace met à vif. (C’est bien pour lui une question de vie ou de mort) une articulation  qui existe toujours mais jamais autant vécue cruellement et douloureusement : l’articulation de l’espace privé et public. Cette articulation, qui plus est, étant réfléchie, consciente, elle se trouve vécue de fait comme une contradiction livrant le paysan à une conscience malheureuse. Le bénéfice de cette expérience négative c’est qu’elle permet, elle le devrait, une mise en question de l’espace et de son évidence afin d’y faire retour pour la contester et la discuter. Précisons encore que l’usage paysan de l’espace à l’habitude et à conscience au sein de son usage, de changer très souvent d’espaces ou de lieux. Encore une fois pas plus ou moins qu’un autre mais qualitativement et douloureusement et d’une manière autrement intensive, il fait l’expérience d’espace différencié.

On voit peut être mieux alors pourquoi notre présence parmi vous s’est posée à nous comme un devoir. Mais ce n’est pas tout.

L’usage de l’espace paysan rend également très vive la nostalgie d’un espace propre (rien à voir avec les considérations écologiques). A force de passer d’un espace à un autre et à beaucoup d’autres, le paysan va souffrir de l’absence d’un espace qui lui soit propre et se vivre de plus en plus comme privé d’un pays natal dont il pourrait se rêver être natif. C’est le même processus qui va conduire l’usager urbain de l’espace à une utopie (parfois reprise par le monde paysan) celle que Georges Perec désigne par l’expression « utopie villageoise ».

En quoi consiste t’elle ? C’est la collection des principaux clichés (l’usure de l’usage) qu’il s’amuse à énumérer comme ferait un religieux quand il « fait » son chapelet, clichés qui inventent ou plutôt rêvent la vie à la Campagne, une vie rêvée. Images conventionnelles par conséquent, qu’on ferait mieux de dire conventionnées par une idéologie et surtout disant jamais mieux que ce que dit le préfixe de chaque terme.

Mais alors à quoi sert ce jeu (il ne s’en cache pas) de con ? A prendre conscience du négatif auquel nous force ce que le réel  vécu a de négatif. En effet ce n’est qu’un rêve cette utopie, ce n’est pas le réel, c’est son négatif mais affirmé comme positif. C’est l’avantage de tous les rêves de nous faire croire qu’on peut arriver à bien vivre ce qu’on a du mal à vivre dans la réalité, oui c’est vrai mais … en rêve, en dehors de toute réalité. Cette  utopie villageoise, c’est la somme d’images d’Epinal d’une vile tranquille à la campagne (parfois reprise par le monde paysan) érigé en modèle  positif, le négatif d’une réalité difficile à vivre. Autrement dit la campagne n’est donc que l’idéal hystérique et hystérisé de la ville.
C’est la force de l’illusion de faire croire à ce qui n’existe pas.
Il n’est donc pas anodin ici non plus de mettre alors en rapport comme deux frères ennemis qui d’être frères finalement s’entendent bien jusqu’à faire semblant de se combattre, la phrase de Marx « la ville n’a pas d’avenir » et cette remarque innocente et incidente de Perec « je n’ai pas grand-chose à dire à propos de la campagne : la campagne n’existe pas, c’est une illusion ». La campagne n’existe pas mais on l’a inventé …
Vous voyez alors pourquoi il était important et même urgent que nous soyons là avec vous. Dès lors, il n’est absolument pas question qu’on parle à votre place et de votre place où vous-même peut être n’êtes pas.

Pour télécharger le texte.

Alain Genini / Jean François Parent
Laboratoire International pour l’Habitat Populaire / Saint-Denis janvier 2012

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