Laboratoire international pour l'habitat populaire

Penser la ville, problématiques de son extension

Le questionnement proposé souligne d’abord la prise de conscience partagée d’une urgence et des difficultés – voire parfois, d’une réelle impuissance ! – face à une explosion urbaine multiforme qui fait souvent s’interroger sur les possibilités de trouver des sorties civilisées à des situations intolérables.

I. Comment penser l’extension de la ville ?

Le questionnement proposé souligne d’abord la prise de conscience partagée d’une urgence et des difficultés  -voire parfois, d’une réelle impuissance ! – face à une explosion urbaine multiforme qui fait souvent s’interroger sur les possibilités de trouver des sorties civilisées à des situations intolérables. Cette prise de conscience de la part des professionnels engagés dans des expériences dans le domaine de l’aménagement du territoire et de l’habitat populaire et des responsables politiques impliqués dans ce champ est souvent accompagnée d’observations sur les évolutions observables plus largement dans les villes, dans les métropoles. Comme si deux situations liées, ou non, se dégradaient et que s’exprimaient des besoins croissants.Une analyse rigoureuse, renouvelée car engagée, de ces situations est à approfondir : cela, pour que l’analyse de bilans précis fonde des diagnostics à la base de politique volontariste.
J’y reviendrai, succinctement plus loin.

La deuxième remarque relative à la formulation de la question posée me permettra d’esquisser certains des éléments fondamentaux de ma réponse, ma proposition, stratégique et politique : quant à la démarche et aux moyens de faire face a cette situation…
Les deux premiers mots invitent à s’interroger sur les démarches à rechercher :
Comment ? - Dans quelles circonstances, par qui, dans quels délais … conduire les réflexions et les recherches à mener ? Quelle place donner aux usagers et aux citoyens ? Quels rôles pour les acteurs de la chaîne de production du cadre bâti ? Comment résoudre les questions de responsabilités, de pouvoirs, de compétences ? etc…
Penser ? - S’agit-il de réflexion d’experts ? Lors de la conception de projets ou plus largement tout au long de la production ? Au delà ? Comment articuler réflexion et action ? etc…
On le voit, bien que naïves en apparence, ces premières interrogations conduisent à des choix importants, sur lesquels il faudra revenir.
Les deux autres mots conduisent aux aspects pratiques des problèmes et aux objets considérés :
L’extension ? - S’agit-il du mouvement d’extension ou de son résultat ? De populations nouvelles ou des effets de leur présence pour l’ensemble de la ville ? D’un processus global de transformation ou d’un état localisé ?
La ville ? - Qu’est-ce qu’une ville ? Quels caractères font une ville ? Qu’est-ce qu’une ville aujourd’hui ? Ici ? Ailleurs ?

Nous formulerons plus loin les réponses qui sous-tendent ma proposition.

1/ Données et points de vue sur la situation présente :

Sans vouloir ni pouvoir tracer un bilan exhaustif de problèmes posés actuellement par l’urbanisme et l’extension des villes, extensions toujours marquées par une histoire et des contraintes toujours particulières, … il peut être utile de rappeler quelques traits généraux aux effets souvent comparables et convergents.
Cette crise se manifeste avec le plus de force et d’intensité sous des formes variées mais avec une évidence aigue dans l’extension des villes ; la nécessité et les effets des extensions étant les indices et des symptômes qui portent tout à la fois sur les villes concernées et sur des données plus larges, économiques, sociales, culturelles et politiques. En particulier :

L’accélération du rythme de croissance des villes; lent jusqu’aux années 50, ce rythme est très rapide depuis.

Les effets de données globales (macro-systémiques); par exemple le développement économique du pays, les effets des politiques économiques des organismes internationaux (FMI, Banque Mondiale, …), la course générale aux métropoles/villes/Monde (mondialisation), l’accord courant sur des perspectives de croissance urbaine liées à la croissance démographique et de la désertification rurale.

L’impact du clientélisme politique allant du laisser-faire au contrôle de toute initiative.

Le moteur de la sur-urbanisation est négatif (pauvreté général, fuite devant la violence) et non positif (emplois disponibles).

L’absence de politique volontariste d’urbanisation, d’aménagement du territoire et de lutte contre les bidonvilles de la part des états et de beaucoup de collectivités transférant leurs responsabilités aux géants du BTP, aux institutions internationales et aujourd’hui aux ONG

La disqualification ou l’ignorance de la production antérieure comme objet de réflexion qui masque le fait que certaines réalisations de l’habitat populaire ont concrétisé des conceptions riches et ouvertes de la personne humaine et des relations humaines.

En bref, et sans négliger l’importance des données propres à chaque pays – et ces données sont particulièrement prégnantes, en Colombie – on mesure la nécessité, l’importance des politiques volontaristes réellement soucieuses de faire face à cette situation …..

Ce qui est révélé ici, c’est à la fois la conscience que le développement urbain actuel, la croissance de nos villes ont manifesté leurs limites, leur faillite  et leurs conséquences désastreuses pour une grande partie de la population  et une obligation ; rechercher et mettre en œuvre les moyens de sortir de cette situation. Donc, de poser les questions, faire le diagnostic, rechercher les conditions d’une sortie devenue indispensable.
Dans cette perspective, parler de développement durable c’est essayer de définir les termes de cette sortie : pour en faire une sortie civilisée à l’opposé de persévérer vers le « chaos ».
En d’autres termes encore, penser l’extension de la ville aujourd’hui, c’est donc travailler à étendre et à approfondir la prise de conscience d’une nécessité : dépasser, transformer la situation actuelle. Donc mesurer la responsabilité de ceux qui ont la tâche de rechercher les conditions et les moyens de l’extension de la ville et de prendre les décisions qui s’imposent. Et prendre conscience de l’importance des premiers concernés : les usagers, les citoyens.
Cette situation lourde de responsabilités est aussi riche de potentialités ; elle impose donc un travail collectif, complexe, orienté vers l’action, conjuguant donc des données générales  -l’extension de la ville – et des données particulières – telle extension de telle ville.

2/ Des précisions. L’extension de la ville :

L’extension est ici entendue comme le mouvement, le processus d’extension qui conduit à transformer la ville initiale en l’élargissant: non par un nouvel élément qui s’ajouterait mais comme un tout qui évolue, reste un, (tout en se développant parce qu’il se développe). Ni adjonction seule de nouveaux quartiers, ni ville nouvelle contiguë, mais totalité nouvelle, transformée, renouvelée : le dynamisme (la nécessité) transformateur étant le processus et les effets de l’extension différents y compris sur « la ville initiale ».

La ville / une ville. Parler de la ville c’est penser en termes généraux et communs bien que toujours incarnés dans les réalités particulières de chaque ville. Parler d’une ville met particulièrement l’accent sur les spécificités, les contextes, les différentes données qui la caractérisent.
Je m’associerai ici aux conceptions énoncées par Jean Renaudie (architecte français contemporain) pour qui la ville est une organisation (un organisme) complexe, « vivant », qui évolue dans le temps. Un organisme où s’expriment et où s’organisent spatialement, les relations humaines … Et même, à certains égards, les rapports sociaux et les rapports de forces …
C’est cette complexité et son évolution qui doivent être visés ; et non la seule satisfaction de fonctions isolées, aussi indispensables soient elles, sources d’organisation sectorisée, zonée.
Dans cette perspective encore, penser la ville et son extension conduit à s’interroger en priorité sur les besoins, les représentations, les attentes … de ceux qui seront plus que des usagers: des habitants agissants sur et responsables de leurs cadres de vie.

Une ville / cette ville. Tout travail de construction ou d’aménagement porte toujours sur une ville donnée, ayant ses caractères propres (taille, emplacement géographique…) dans des contextes donnés (données culturelles, sociales, économiques…). Toute extension a aussi ses caractères propres – en particuliers les raisons qui la justifient, qui l’impliquent ou l’imposent – par exemple des personnes se réunissent parce qu’ils trouvent du travail; d’autres le font parce qu’ils sont chassés de leurs habitations (violence, guerre, chômage,…). Leur nombre, leurs caractéristiques sociales et culturelles sont évidemment, des données essentielles.

3/ Des perspectives pour agir :


L’action imposée de considérer à la fois l’idée générale, abstraite (mais évolutive) de ville et la réalité, les caractères propres à chaque ville concernée et à son extension.
En effet, si on sépare ces deux perspectives, on court deux risques également importants :

Viser l’idée générale de ville (exclusivement ou principalement !) conduirait à plaquer un projet sur une réalité, à figer ce projet et à privilégier le point de vue des experts de la généralité : urbanistes, sociologues…

Prendre en compte les données propres et contextuelles sans « horizon général visé », c’est prendre le risque de satisfaire isolément des besoins et tenir compte séparément des caractères particuliers : cela en s’appuyant sur les points de vue d’experts spécifiques (archéologues, techniciens…). Aborder les problèmes peut conduire à les résoudre mais pas nécessairement à construire un tout adapté et évolutif.

La prise en compte des deux perspectives est nécessaire : la première comme horizon d’attentes et d’ambitions, la seconde pour imposer la confrontation avec les réalités. Elle n’est certainement pas suffisante tant sont essentiels un principe, un point de vue et une force d’intégration dynamique.

Ce point de vue et cette force sont ceux du plus grand nombre : ce qui impose la nécessité de penser la ville – la ville dans son ensemble – du point de vue de l’habitat populaire. Donc en permettant à chacun de vivre là, où il veut dans toute la ville. « On » ne construit donc pas l’extension de la ville pour de nouveaux arrivants : cela même avec ambition, générosité et imagination. « On » construit la ville de ces (ses) habitants. Ce qui souligne à nouveau la position centrale qu’ils doivent occuper.

En conclusion je soulignerai les trois points essentiels :
Le premier concerne la faillite d’un certain urbanisme et d’une certaine architecture (donc des prises de consciences à élargir et des bilans systémiques à réaliser) ; le second porte sur la nécessité de faire face et sur les opportunités qui s’ouvrent (le bidonville est un symptôme d’un problème mais c’est aussi une base de créativité), le troisième souligne l’importance du changement de point de vue à opérer (ce changement de point de vue est un obstacle mais aussi un tremplin pour une rupture conceptuelle).
Dans chaque cas s’imposent des approfondissements et des recherches patientes et contextualisées.

En bref, je veux montrer la nécessité de penser l’extension de la ville d’un point de vue volontariste, ambitieux et nouveau. Il est donc indispensable de tracer des perspectives pour le faire. Cela implique aussi de s’interroger en particulier sur le rôle de l’architecte et de la discipline architecturale, et de préciser le sens à donner à l’expression « habitat populaire » (plus exactement, au sens profond aux raisons et aux implications de cette ambition)

II. Comment penser l’extension de la ville construisant un habitat populaire ?

Le deuxième questionnement complète celui abordé précédemment. On remarquera, en effet, que ce qui était alors implicite est maintenant formulé. Il s’agit de construire de l’habitat populaire et, pour cela, de répondre à une demande sociale d’habitat et de logement. Une fois encore s’impose la nécessité de clarification : qu’entendre par habitat populaire ? Comment connaître et interpréter « la » demande sociale ? Cette demande est-elle uniforme ou perçue globalement ? S’agit-il d’une demande de logement et/ou d’habitat : ces termes renvoyant à des perspectives et à des ambitions très différentes ? Avoir un logement et habiter en ville ne peuvent évidemment pas être confondu.

Je n’approfondirai pas plus avant le questionnement des termes du problème; les choix et les orientations présentées antérieurement y ont, en quelque sorte, répondus par avance.

En résumé, la problématique générale proposée s’appuie sur :

-          une conception dynamique et globale de l’extension de la ville : perçue comme une unité en évolution quantitative et qualitative.

-          Une approche systémique et partagée des projets : soulignant ainsi les rôles différenciés mais également importants de tous les acteurs : en premier lieu des usagers, citoyens.

-          La prise en compte de conception globale de la ville et des données contextuelles particulières à chaque extension.

-          Et surtout, l’affirmation d’un principe et d’une démarche d’intégration dynamique : le point de vue de l’habitat populaire.

Ce point de vue, celui du plus grand nombre, qui impose de penser la ville dans son ensemble et dans toutes ses dimensions, n’est pas un point de vue particulier, comme un autre (par exemple, celui d’un économiste, d’un spécialiste d’écologie ou des transports… par exemple).
Il est le point de vue qui impose des perceptions en permanence globales de l’étude des problèmes : y compris les plus spécifiques… aborder les problèmes particuliers dans leurs contextes les plus généraux.
En d’autres termes, il s’agit maintenant de s’interroger pour voir comment le changement du point de vue peut être provoqué et comment il ouvre à des possibilités nouvelles pour faire face à la crise dont chacun à conscience ici… plus exactement et plus positivement, comment il ouvre des perspectives nouvelles pour des évolutions humaines des villes.

1/ Des données et des éléments de justification de la démarche :


L’habitat populaire concerne souvent la majorité de la population sur un site donné ; malgré cette donnée quantitative indiscutable, on ne s’est que rarement préoccupé de ses demandes spécifiques et de ses habitudes culturelles …Plus largement, il faut noter que la satisfaction des besoins fonctionnels élémentaires  (déplacements, consommation, hygiène, activité professionnelle, …) induits ne peuvent pas ne pas avoir d’impact sur l’ensemble de la ville. Il en est de même des effets des modes de vie nouveaux sur l’évolution d’ensemble de la ville …
Mais ces données quantitatives et qualitatives peuvent être considérées autrement, plus globalement. En effet, si les besoins induits par l’arrivée de populations nouvelles sont évidents, et souvent traduits par l’expression courante de crise de l’habitat populaire ; les évolutions « internes » aux villes, pour plus discrètes qu’elles soient, n’en sont pas moins réelles. Et conduisent souvent à parler de crise de la Ville.
S’agit-il de deux phénomènes distincts ou liés par des relations de causes à effets : la première conduisant à la seconde ? Ne s’agit il pas plutôt de deux indices d’une même réalité ? De  deux symptômes d’une même crise plus large et plus profonde ?
Ces questions sont essentielles car elles s conditionnent au moins pour partie, le choix  des facteurs de solutions.

Pour ce qui me concerne, je fais l’hypothèse qu’il ne saurait y avoir de solutions séparées : pour l’extension d’une part, pour la ville de l’autre. Ce qui renvoie à la perspective globale affirmée par ailleurs et par conséquent à la réflexion et à la place centrale de l’habitat populaire dans la conception de la ville.
En d’autres termes, si crise de l’habitat populaire et crise de la ville sont indissociables, leurs solutions ne peuvent être recherchées et trouvées qu’ensemble : ce qui place le logement social au cœur de la ville et souligne la responsabilité de la puissance publique.

2/ Des implications  des choix généraux

Pour l’architecture, l’urbanisme et les métiers correspondants.En particulier :

L’architecture n’est jamais neutre : elle engage toujours un point de vue explicite ou non. C’est dire la nécessité d’une architecture engagée, consciente de sa place et de ses responsabilités.
L’architecture est toujours contextualisée : elle s’inscrit dans un environnement géographique, topographique, social, culturel, historique, …donné dont elle doit prendre acte pour agir sur et avec lui, en continuité avec lui, avec son histoire.
Ainsi par exemple, le bidonville – réalité de fait et jamais solution - est il un lieu de vie qui a son organisation, ses échanges, ses rapports sociaux, … qui sont à étudier comme source de réflexions, … Une véritable archéologie de ces réalités est à faire : moins pour conserver traces de ce « patrimoine » humain que pour s’appuyer sur l’histoire qu’il transmet.
Pour être en lien avec le monde proche ou lointain, en continuité avec lui, l’architecture doit privilégier les formes d’ouvertures, les possibilités de rencontres,  les espaces communs, …
En résumé, l’architecture ainsi pensée, s’inscrit dans un ensemble vivant et vise un tout lui aussi global : cela à tous les points de vue ; y compris, évidemment au plan spatial et pour ce qui concerne tous les aspects fonctionnels de la réalité.
Le rôle central et complexe de l’architecte est aussi à (re)définir pour qu’il sorte par exemple des tensions actuelles entre le poids des donneurs d’ordres (dominants) et la volonté de satisfaire les besoins supposés du plus grand nombre (les dominés). Sortir de ces contradictions est nécessaire ; autrement qu’en fuyant dans un prestige d’artiste, qu’en se soumettant à la réalité … ou en s’épuisant dans l’isolement d’actions marginales.

Le rôle central « du » politique et des habitants a déjà été souligné : tant comme élément structurant et garant de permanence pour le premier ; par leur histoire, leurs attentes, leurs besoins et leurs représentations ainsi que par leurs potentiels de compétences pour les seconds.

Ce qui implique de découvrir et de mettre en œuvre des modalités d’échanges de savoirs et des langages particuliers pour permettre l’émergence progressive d’une véritable culture populaire du cadre bâti. Susciter des échanges de savoir-faire dans un travail commun entre partenaires différents mais animés par la même ambition, c’est contribuer à vaincre l’isolement des points de vue et l’éclatement de la réalité : l’isolement de la ville et l’isolement des personnes qui y sont logées.

La nécessité est pressante et l’ambition considérable :

Ce qui n’est pas synonyme d’impuissance … Nous ne partons pas de rien, des outils et des expériences se construisent patiemment.

3/ Des perspectives pour agir


Nous ne partons pas de rien en effet: l’histoire et la perspective internationale sont en effet riches de réalités significatives.

Par exemple, au sortir de la seconde guerre mondiale, en France, devant l’urgence et dans l’élan démocratique qui fit suite à la catastrophe et du fait des rapports de forces politiques du moment, des politiques ambitieuses de logement social, habitat populaire ont été mises en œuvre.
Les observations qui peuvent être faites aujourd’hui dans ce même pays contrastent avec la médiocrité standardisé et morcelée des productions récentes.
Des productions récentes ou en cours témoignent des même efforts : de la considération pour l’habitat populaire et du rôle des habitants.
On pourrait multiplier les exemples de « réussites » ou « d’échec » selon qu’on a ou non  pris en compte la place et le point de vue de l’habitat populaire (ex : la ville de Nantes et les effets de du transport urbain).

Le Laboratoire International pour l’Habitat Populaire  cherche à répondre à la crise présente et sa démarche prend en compte les perspectives et les ambitions d’une sortie humaine.
Soulignons d’abord qu’il ne s’agit pas d’une structure savante source d’expertises et de préconisations au service de maître d’ouvrages. C’est un outil de recherche qui incarne dans sa démarche et dans sa pratique les valeurs qui le sous-tendent. Plus encore, il tend, il cherche à partager cette démarche et ses valeurs dans des  partenariats responsables ; en situation, dans des sites particuliers et pour faire face à des problèmes particuliers.

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