Laboratoire international pour l'habitat populaire

Pour une architecture littéraire

Le titre provocateur que nous avons choisi pour introduire notre promenade littéraire mérite des éclaircissements. Il se se veut d'abord une dénonciation de l'opinion qu'on se fait de l'architecture, celle où triompherait la technologie et les sciences qui la fonde. Pour autant nous ne sommes pas prêt de défendre une certaine idée de la littérature qui reposerait et serait endormie sur la représentation d'un auteur assimilée à Dieu le père ou à l'architecte dans le fameux et fumeux film Matrix.

C'est un tout autre motif qui a conduit et inspiré notre choix, celui qui revendique et reprend la proposition de M. Vincent Descombes dans son livre Proust, ou plutôt son sous-titre Philosophie du roman (1). L'idée que nous voulons retenir ici c'est que le roman est une manière propre de la pensée qui se développe indépendamment de concepts empruntés à une quelconque boîte à outils philosophiques. Cette manière de penser, toujours selon notre auteur, s'applique à ce que les philosophes anciens désignaient par "la philosophie des affaires humaines" (2). Nous allons nous appliquer à livrer l'expérience à laquelle il nous invite : "un roman peut donner le moyen de penser certaines affaires sans être pour autant la simple transposition d'un corps de doctrines philosophiques". Prenons le au mot et nous verrons, on ne sera pas déçu.

L'affaire, la grande affaire qui nous intéresse, c'est : comment habite-t-on ? Pour bien mesurer la différence que nous signalions en commençant, si l'on traduit dans une langue philosophique (pour les professionnels de la profession) cela donnerait "qu'est-ce que l'habiter ?" On va voir, ce n'est pas qu'une question de style.

Pour les romanciers que nous avons choisis, parce qu'ils sont beaucoup plus qu'un bagage tant ils participent de notre vie la plus personnelle, il ne peut y avoir d'habitant qu'habité. Mais habité par quoi ? Et cette question le romancier répond sans se l'être posée abstraitement comme on fait quand l'on veut faire le malin.

Ouvrons d'abord les Lettres de mon moulin, d'Alphonse Daudet (3). L'habitant est ici habité par l'aspiration à une autre vie (la vraie dirait Rimbaud) que celle qu'il mène en société. Où cet habité pourra-t-il s'installer pour devenir habitant ? Quel est ce lieu ? L'inhabité. Encore faut-il s'entendre sur le sens à donner à ce terme. Ce qui est inhabité c'est ce qui a été abandonné, déserté donc habité par un autre homme que celui d'aujourd'hui. Mais l'inhabité n'est jamais aussi inhabité qu'il ne puisse être, en l'état, toujours habité par d'autres habitants que les hommes, c'est à dire des animaux (un hibou, des lapins comme c'est le cas dans la lettre à laquelle nous pensons et qui a pour titre, mais pas du tout par hasard : "Installation") (4). Est-ce, en procédant de cette façon, exhiber, déterminer l'inhabitable pour l'homme ? Pour l'homme de lettres (il préfèrerait Poète) qu'est Alphonse Daudet, ce moulin, son moulin qui n'est pas à lui, il va en devenir l'habitant, le co-habitant (n'oublions pas le hibou du premier et les lapins) et un nouveau lien de production, une machine non plus à faire de la farine mais de belles lettres, c'est à dire un autre aliment dont l'hiomme devrait toujours avoir besoin (qu'on se le dise ! ...). C'est là que l'écrivain fera ce que Louis Guilloux appelle "le pain des rêves" (6), expression ici particulièrement heureuse dans la mesure où Alphonse Daudet établit clairement dans ses Lettres une analogie entre le meunier et le poète (5). Qu'un habitant habité habite l'inhabité dans lequel se trouvent des habitants c'est ce que l'on découvre encore et d'une étrange façon dans la lettre dite des "Trois messes basses".

Mais poursuivons notre aventure en changeant d'auteur. Suivons maintenant Jean Giono. Pour celui-ci, habiter, c'est un jeu d'enfant. Il n'y a d'habitant qu'enchanté (autre façon de dire ce que nous disions tout à l'heure avec le mot habité). Mais pour cela il faut avoir les appareils qui ont été spécialement inventés par les hommes (les auteurs, les poètes). Par exemple pour Jean Giono il faut avoir l'appareil (mais il en existe beaucoup d'autre) Les grandes espérences de Charles Dickens (c'est le nom de l'inventeur). C'est le lecteur-habitant (ou l'habitant-lecteur) qui sera le plus doué pour habiter de la meilleure façon. Il suffit de lire la préface que Jean Giono écrit pour Les grandes espérances (7). Habité par les héros de ce roman, l'enfant-poète Jean Giono finit par ne plus habiter sa propre maison c'est à dire qu'il habite vraiment dans la mesure où elle devient, maintenant pour lui, hantée. Il faut lire ces pages où le phénomène est décrit comme une maladie (en réalité ce qui Nietzsche désigne par "la grande santé") (8) avec sa phase d'incubation qui précède l'irruption de symptômes (9).

Un autre appareil, toujours chez le même auteur : les bocoliques ; son inventeur : Virgile (10). Dans son texte de présentation, Jean Giono fait appel à un autre épisode de son enfance, celui des "voleurs de coigs". Ce sont, cette fois, des familles (réelles ou rêvées qu'importe à l'habitant) qui habitent les terres qui entourent le collège fréquenté par Jean Giono et ses condisciples en l'année 1907. On voit alors qu'on n'habite pas que des maisons, mais des terres, des espaces, toute une géographie intime, privée.

De tout ceci, que peut-on en tirer ? D'abord que notre question était mal posée. "Comment habite-t-on" demandions nous ? Et l'on croyait que cette question était meilleure que celle d'un professionnel de la profession, mieux posée que celle du philosophe : "qu'est-ce que l'habiter" ? Et qu'avons-nous appris de nos auteurs : qu'on aurait mieux fait de poser la question "qui" (avec toutes les implications politiques qu'elle devrait aussi comporter). Nous avons vu que seuls sont caoables d'habiter les poètes. Encore faut-il que les sociétés les respectent, c'est à dire d'abord leur permettre d'exister (c'est un autre versant qu'il faudrait développer).

L'habitant ne relève pas seulement du seul recensement administratif qui n'enregistre peut-être jamais que des "âmes mortes" (11) qui, parce qu'elles sont mortes-nées, ne peuvent pas êtres habitées et sont donc condamnées à errer dans la ville (12) sous l'apparence d'hommes "cendreux" aux comportements de pantins. Ce qui a bien fait rire. Mais attention, qui rira bien rira le dernier ! ...

Alain Genini.

1 V. DESCOMBES, Proust, philosophie du roman, Paris, ed. de Minuit, 1987

2 Aristote, Ethique à Nicomaque, 1181b 15

3 A. DAUDET, Lettres de mon moulin, (références à venir)

4 Ce texte a initalement été publié avec La diligence de Beaucaire, auquel il sert de longue introduction, dans Le Figrao du 16 octobre 1868.

5 Voir aussi "Le secret de Maître Cornille", du même ouvrage.

6 (références à venir)

7 C. DICKENS, Les grandes espérances, Paris, ed. Poche, 1958.

8 (références à venir)

9 "Nous connaissions le vin dont le grand Fauque s'était saoulé : c'était le vin de romance que nous fabriquions nous-mêmes avec nos jeunes coeurs, mais en trop petite quantité. (...) Bientôt, il y eut un nouveau malade derrière la pompe à eau : c'était le fils du pharmacien de la grand-rue, un brillant élève de seconde. Il y perdit son inscription au tableau d'honneur. Ces deux ténébreux furent bientôt rejoins par un troisième : le fils du jardinier de la Clémente. (...) Le mal atteignit bientôt son paroxysme. De nouveaux foyers de contagion s'étaient créés. Les premières manifestations du mal apparurent chez moi dès la première page : à la lecture du mot "marais". La Haute-provence ne passe pas pour être un pays à marais. (...) Tout un appétit de tendresse fut soudain nourri de ce marais ; de ce soir lugubre et froid (enfin ! pour de jeunes mélancolies écrasées de lumière éblouissante et de ciel bleu)." Préface de J. GIONO, De Grandes espérances, C. DICKENS

10 J. GIONO, Virgile, Paris, Correa, 1947

11 Gogol, Saint Petersbourg, (références à venir)

12 ibid

 

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