Laboratorio internacional por el habitat popular

Pourquoi le chaos serait-il une fatalité?

Article paru dans L'Humanité du 31 Janvier 2011

Quel urbanisme pour demain ? Et comment réinventer un projet d’habitat authentiquement populaire, avec le soutien et la participation des citoyens ? À partir de ses expériences à travers le monde, l’architecte et urbaniste Jean-François Parent dresse des pistes novatrices et ambitieuse pour développeler nos villes.

Jean-François Parent est architecte-urbaniste à Saint-Denis (93). Soucieux d’explorer des alternatives au développement actuel de la ville, il travaille depuis deux ans à la création d’un laboratoire international pour l’habitat populaire avec ses partenaires français et étrangers. Alors que les différents territoires partenaires du laboratoire, à Bogota ou Vaulx-en-Velin, s’apprêtent à entrer en action, Jean-François Parent revient sur la nécessité de cette expérience, ce « pas de côté » hors de l’urgence et du conservatisme.

Comment vous est venue l’idée d’un tel projet ?
JFP : Disons que dans ma pratique professionnelle, j’étais depuis longtemps confronté à un problème : d’un côté, le constat de la faillite du développement actuel de nos villes et, de l’autre, une incapacité totale à répondre individuellement à cette crise. Chaque jour, je faisais face à davantage d’épuisement et de colère chez tous les acteurs de la fabrication du cadre bâti – même le mouvement HLM, jadis combatif, est devenu exsangue. Je cherchais donc à savoir comment sortir de cette impasse. C’est à ce moment critique qu’un concours de circonstances a mis sur ma route d’autres architectes, d’autres urbanistes qui, ailleurs dans le monde, avaient suivi le même cheminement que moi et abouti aux mêmes questions.
Nous nous sommes donné rendez-vous en octobre 2008 à l’université nationale de Colombie à Medellin, pour un premier colloque rassemblant élus, architectes, urbanistes, professeurs, habitants, anthropologues… Au total, une centaine de personnes, issues de plusieurs continents et constituées, au départ, en trois équipes venues partager plusieurs exemples révélateurs des difficultés rencontrées dans leurs pratiques respectives, exposition à l’appui. Après avoir débattu pendant trois jours, nous avons conclu qu’il était inutile de continuer à s’opposer seuls au rouleau compresseur du système en attendant vainement qu’un changement se produise. Nous avons préféré éviter ce qui risquait de devenir un « suicide professionnel », en décidant de penser collectivement ce cadre imposé par la pensée dominante pour mieux nous en extraire. Et pour cela, il nous fallait un outil : le laboratoire.

Comment définiriez-vous ce cadre imposé dont vous parlez ?

JFP : Pourquoi le chaos urbain serait-il une fatalité ? C’est une lecture très conservatrice de la crise de la ville, qui consiste à maintenir les habitants passifs face à ce chaos, plutôt que d’en faire des acteurs contribuant à bâtir un véritable projet de société. Cette lecture se fonde dès le départ sur un faux constat, selon lequel les gens viennent s’installer dans les métropoles pour chercher du travail. Ce qu’on ne dit pas, c’est que ce temps-là est révolu, et qu’il faut prendre en compte ce basculement : le principal moteur de développement des villes aujourd’hui n’est plus l’économie mais bien la pauvreté. La vérité, c’est que les populations qui viennent gonfler les rangs des grandes agglomérations ne font que fuir : fuir les expropriations de terres, fuir les effets dramatiques de la désindustrialisation. C’est cette misère-là, qui ne cesse d’engendrer des bidonvilles à perte de vue, qu’on périphérise de plus en plus, tant physiquement que conceptuellement. Et cette sururbanisation anarchique est toujours présentée comme une fatalité, à laquelle on ne peut répondre que par des mesures d’urgence. En réalité, ce laisser-faire est le fruit d’une idéologie développée et répandue, depuis les années 1970, par les grandes institutions mondiales comme le FMI, la Banque mondiale ou ONU Habitat, dont la dernière conférence internationale était, faut-il le rappeler, soutenue financièrement par Veolia et Coca-Cola, et visait clairement à « dédiaboliser » le secteur privé.

Quelle vision du développement urbain véhicule cette idéologie ?
JFP : Lorsque ces institutions ont investi le champ urbain, elles ont incité à abandonner toute politique volontariste de la ville, en ne présentant plus le logement que comme un problème à régler. Elles ont contribué à transférer les prérogatives publiques aux gérants du BTP, qui se sont octroyé le droit de concevoir la ville de manière purement technique, en livrant leurs solutions standardisées, clefs en main. À partir de là, il est devenu plus rentable d’améliorer la précarité plutôt que de l’éradiquer. Alors on a arrêté de résorber les bidonvilles, préférant les rebaptiser « autoconstructions » pour les présenter comme une solution spontanée à la crise de la ville. Pourtant, il est tout à fait possible d’éviter ces abris de fortune. Les supermarchés qui fleurissent au milieu des bidonvilles sont assez révélateurs du cynisme ambiant. Ils montrent qu’il y a de l’argent, de l’espace, et de quoi construire de la ville pour le plus grand nombre, mais que le capital préfère assouvir sa soif de bénéfices immédiats en faisant fructifier ses constructeurs, en transposant des modèles de pavillons inadaptés comme la maison Borloo à 100 000 euros, ou pire, des containers en tôle, ces poubelles relookées pour séduire les étudiants et les acclimater à la précarité…

Ce laboratoire, comme l’indique son nom, prône la défense d’un « habitat populaire ». J’imagine que cette notion n’est pas réductible au seul logement social…

JFP : L’habitat populaire va plus loin que le logement social, puisqu’il l’englobe : il est celui du plus grand nombre, un nouvel outil politique pour transformer la ville. Le logement social s’est dégradé avec le temps. Il est devenu stigmatisant, renvoyant inexorablement à la notion de pauvreté. On « loge », donc on parque, on n’habite pas. Si on prend l’exemple de la loi française qui impose à chaque commune des quotas de 20 % de logements sociaux pour les couches sociales les plus défavorisées, on s’aperçoit vite que c’est une fausse solution apportée à un faux problème, et que la vérité, c’est qu’il faudrait 100 % d’habitat populaire, c’est-à-dire pensé pour la majorité. Il nous faut donc casser cette logique de quotas, car elle encourage un modèle de ville qui pousse à évoluer sous contrainte, à accepter les mécanismes de paupérisation, à se contenter du moins pire. L’habitat, réduit à sa fonction de logement, devient dès lors un objet architectural en soi, une machine à habiter. Il n’est plus constitutif de la ville dans son ensemble, et par là même, il dépossède les habitants de leur libre arbitre. Ils ne sont plus des acteurs, qui vivent, travaillent et pensent, mais des occupants, des consommateurs. La ville, pour ses usagers, n’est plus synonyme d’émancipation mais d’assistanat.

Quels enseignements le laboratoire tire-t-il de ces observations ?
JFP : Pour nous, le développement durable de la ville passe nécessairement par une inversion du processus : il doit être impulsé par les quartiers populaires. Il doit se fonder sur l’intérêt collectif et pas sur les privilèges d’une petite poignée de la population. Si on prend l’exemple des transports en commun, il faut s’interroger sur ses choix : est-ce que je pense d’abord à relier les grands pôles économiques ou à développer un outil d’émancipation pour la population ? Concrètement, ce basculement de points de vue change tout. Lorsque nous avons fondé le laboratoire, il y a deux ans, nous avons rédigé une charte dont chacun des grands principes incarnait un axe de cette réflexion.

Quels sont ces principes ?
JFP : Premièrement, le rôle central du politique dans la conception urbaine. La chose politique n’est pas réservée à une élite, il faut donc que chacun se la réapproprie. Or, cela passe aussi par la manière de penser la ville, car le développement urbain va bien au-delà de la question technique, il conditionne l’avenir de la société et notre vision du vivre-ensemble.
Deuxièmement, la désinstitutionalisation : le laboratoire compte parmi ses membres des représentants d’institutions, des élus locaux… Mais lorsqu’ils travaillent pour le laboratoire, ils s’engagent à se détacher des contingences de leur situation. Un maire peut se présenter comme maire, avec ses questionnements de maire, mais pas comme le maire de telle ou telle ville, prisonnier de ses intérêts particuliers.
Troisième point essentiel : le rôle central des habitants, qui sont les premiers concernés. Paradoxalement, dans cette période où la confiscation du pouvoir est totale, on subit de plein fouet la mode de la démocratie participative.
Or elle est souvent illusoire.

Comment ça ?

JFP : Eh bien, on organise des réunions publiques pour animer la vie des quartiers, mais ce sont toujours les mêmes qui choisissent, dirigent et détournent le débat des vraies questions. Notre rôle sera donc de nous interroger pour repenser une ville capable de responsabiliser ses habitants. Il faut les rendre acteurs en les faisant participer à la transformation constante de leur lieu de vie. En s’inspirant de travaux qui, par exemple, proposent une architecture évolutive dans le temps, comme le quartier conçu par Jean Renaudie à Givors, où chacun peut agir sur la structure même de son logement, jusqu’à l’emplacement des cloisons. Vient ensuite le quatrième et dernier principe : la confrontation au réel par le biais des territoires d’action. Nous ne voulons pas d’un laboratoire « éprouvette », coupé du monde, où des cobayes passifs finiraient par payer les pots cassés. Théorie et action doivent faire corps. Pour nous, l’expertise ne vient pas d’ailleurs, elle s’acquiert sur le terrain.

Comment comptez-vous y parvenir ?
JFP : Le laboratoire que nous avons imaginé est bicéphale : d’une part, un comité scientifique, qui se charge du travail de terrain, d’analyse et de restitution des constats et, d’autre part, un comité administratif qui permet une compréhension globale des enjeux, des échecs, et par conséquent une résolution commune des problèmes. Tout le travail s’organisera en allers-retours constants entre territoires et laboratoire. Il ne peut pas y avoir de théorisation globale, on peut seulement travailler à des hypothèses, tenter de les vérifier et, le cas échéant, réajuster le tir.

D’où viennent les territoires d’expérimentation ?
JFP : Les collectivités locales qui souhaitent s’inscrire dans le projet doivent, d’entrée de jeu, définir un territoire qu’elles engagent dans le projet du laboratoire, sans limite dans le temps. Pour l’instant, nous en comptons quatre : à Usme, en Colombie, à Vaulx-en-Velin en France métropolitaine, dans la ville du Port à La Réunion et dans celle d’Annaba en Algérie. Mais des villes franciliennes sont également en train d’intégrer le laboratoire.

Comment comptez-vous les utiliser ?
JFP : Chacun de ces territoires évoluera de manière autonome, autour d’une problématique spécifique. Celle d’Usme, par exemple, est très singulière, puisque le développement de ce quartier de Bogota est soumis à un double impératif : l’extension de la ville et la préservation du patrimoine.
D’importantes découvertes archéologiques y ont été réalisées récemment. Nous devrons tenir compte des fouilles dans la manière dont vont s’ériger les 55 000 logements prévus sur vingt ans. La commande de la ville de Bogota a été décidée sans nous, il y a huit ans. Elle s’est dotée pour ça d’outils techniques, économiques, législatifs. Nous allons devoir réfléchir au dépassement de ces contradictions, en nous donnant les moyens d’aborder les problèmes où que l’on soit, sans se substituer aux acteurs locaux. Notre travail ne passe pas nécessairement par la construction elle-même, il consiste plutôt à faire émerger une compréhension, en amenant les gens à s’interroger sur le rôle de l’habitat dans la transformation de la ville ou sur leur rôle à eux. Nous ferons le lien entre les habitants, le maire, les élus, les institutions, les architectes et urbanistes locaux, nous les inciterons à tout réinventer, de leurs modes de financement à leur gestion du foncier. Nous les pousserons à s’extraire du temps court qui est celui de l’actionnaire ou du politicien, mais en aucun cas celui de la ville.

Un entretien réalisé par Flora Beillouin

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