Laboratoire international pour l'habitat populaire

Présentation « Architecture et Urbanisme » du 26 Janvier 2013 Par Pascal Acot

Présentation faite aux membres du Comité Scientifique du 26 Janvier 2013.

Dans le langage ordinaire, l'architecture c'est la conception et la maîtrise d'oeuvre d'édifices individuels ou collectifs. Et l'urbanisme, ce serait la manière dont ces édifices sont répartis les uns par rapport aux autres dans l'espace, c'est-à-dire la manière dont ils sont mis en relation - ce qui implique le plus souvent deux grandes catégories de choix. La première porte sur la répartition des bâtiments en fonction d'une typologie (bâtiments commerciaux, industriels, résidentiels, par exemple ; ou, dans l'Antiquité, les quartiers où vivent les artisans, les guerriers, les agriculteurs). La seconde catégorie de choix en matière d'urbanisme concerne les modes de communication entre les bâtiments (cheminements, rues, avenues, voies ferrées souterraines ou non, etc.).
Le public considère intuitivement ces deux approches de l'habitat comme complémentaires. Si elles le sont véritablement, on peut imaginer qu'elles n'ont pas cessé d'interagir au cours de l'histoire. Pour vérifier cette hypothèse, je me suis penché sur quelques étapes du passé des habitats humains. Et je me suis aperçu que les interactions entre architecture et urbanisme sont exceptionnelles dans l'histoire. C'est sur ce paradoxe de deux disciplines saisies comme étroitement complémentaires mais qui n'intéragissent pas, que j'ai essayé de réfléchir.

1 Préhistoire des relations pratiques entre architecture et urbanisme
Nous savons que l'apparition du phénomène urbain est lié à la néolithisation (les premières domestications animales et végétales) du "croissant fertile", au Proche-Orient, dans l'actuelle Palestine notamment, vers (- 9000). Les maisons sont souvent circulaires. L'urbanisme (j'emploie le mot par commodité), est embryonnaire et empirique. Il n'y a pas de rues : plutôt des cheminements entre les maisons, ou des passages aménagés par les toits - qui peuvent servir de terrasses pour une autre maison. Les espaces laissés par les habitations circulaires juxtaposées sont souvent utilisés comme greniers.
Deux mille ans plus tard, cette manière de bâtir la ville a été très améliorée. L'exemple classique est celui de Çatal Höyük (en Anatolie,  à -7000). La ville abrite 5000 habitants. On circule entre les habitations par les toits, en utilisant aussi des échelles ou des escaliers. Ce que l'on nomme aujourd'hui "urbanisme" est ici totalement intégré à l'architecture. Et nous sommes en présence d'un véritable système, ce qui laisse penser que les bâtisseurs-aménageurs de la ville sont conscients de ce qu'ils font et ne structurent pas l'habitat de manière empirique.
Toutefois, dans le Croissant fertile, le phénomène urbain n'est pas stéréotypé. Il semble, par exemple, que les canaux d'irrigation ont joué un rôle important dans la structuration des villes, tout comme le relief a pu jouer un rôle dans la dynamique pré-urbaine de ce qui allait devenir la Palestine.
Au Ve siècle avant notre ère, l'architecte Hippodamos de Milet change tout et pour de nombreux siècles.  Milet est une ville hellénistique d'Asie mineure (dans l'actuelle Turquie). Voici le plan du projet hippodamien pour cette ville de 6000 habitants.
 Hippodamos a inventé le plan orthogonal, sur lequel les édifices de la Cité sont répartis. Ils le sont, déjà, par catégories : l'agora est à peu près au centre, et des quartiers apparaisssent, en fonction des activités de ceux qui les habitent  (artisans et commerçants, agriculteurs, guerriers). C'est ainsi qu'il organisera le plan urbain du Pirée, à la demande de Périclès.
Comme la philosophie de Platon, l'urbanisme d'Hippodamos va marquer l'Europe occidentale pour plus de vingt-cinq siècles. La structure des Cités en croix (qui sera d'autant mieux acceptée dans l'univers chrétien) s'impose. Le cardo est l'axe Nord-Sud et le decumanus, l'axe Est-Ouest). A Lutèce, cela donne la Rue Saint-Jacques comme cardo maximus, et cela peut-être l'actuelle rue Soufflot comme decumanus (le Forum à l'intersection).
Cette structure générale s'impose pendant toute la période médiévale et même largement au-delà : ainsi, le plan orthogonal est préconisé dans la Charte d'Athènes. Et on le retrouve dans le "plan Voisin" de Le Corbusier, pour Paris, rive droite. Mais ce plan ne marque pas l'architecture des édifices.
Dans le cas des exceptions aux plans orthogonaux, comme la bastide circulaire de Fourcès dans le Gers, ou la circulade en spirale d'Aigne, dans l'Aude, c'est la même chose : l'urbanisme ne marque pas l'architecture des édifices : les maisons ne sont pas affectées par le plan général de la ville. Elles sont sombres, les rues sont étroites, les fenêtres petites et les pièces, petites, sont rarement rectangulaires.
Il y a cependant des exceptions. C'est peut-être ce qu'a fait Jean Renaudie à Givors mais de manière embryonnaire (ce n'est pas un urbanisme à très grande échelle, il s'agit plutôt de cheminements entre les habitations).
Si on observe que, dans le passé, les relations réelles entre architecture et urbanisme sont très distendues, on est en droit d'imaginer que cela pourrait ne pas avoir été le cas dans les rêveries utopiques. Or, je n'ai rien trouvé d'explicite sur le sujet.

2 L'architecture et l'urbanisme dans l'Utopie
Ainsi, chez l'architecte romain, Vitruve (1er siècle avant notre ère), auteur d'un De architectura monumental, il ne semble pas que les deux activités soient exercées par des personnes différentes. La Cité - éventuellement circulaire (forme réputée parfaite - comme les orbites planétaires en astronomie jusqu'à Képler), est divisée en quartiers par un cardo et un decumanus. Mais je n'ai rien vu dans Vitruve qui relève d'une influence du plan général de la Cité sur l'architecture (ou l'inverse)..
Thomas More 1478-1535), dans Utopia, met en récit une île imaginaire, un pays unifié, une véritable « nation » composée de cinquante-quatre « villes spacieuses et magnifiques » dont la capitale est Amaraute photo. En Utopie, l’Etat organise, gère et contrôle entièrement la vie sous ses aspects les plus divers, dont l’organisation de l’espace urbain : « Les rues et les ports sont convenablement disposées, soit pour le transport, soit pour abriter contre le vent. […] Les édifices [...] forment deux rangs continus, suivant toute la longueur des rues, dont la largeur est de vingt pieds ». Et contrairement aux villes réelles bâties à l'ancienne : « Les maisons aujourd’hui sont d’élégants édifices à trois étages, avec des murs extérieurs en pierre ou en brique, et des murs intérieurs en plâtras. Les toits sont plats, recouverts d’une matière broyée et incombustible, qui ne coûte rien [...]"
Là encore, rien de particulier pour ce qui nous occupe. Et c'est également le cas dans dans l'ensemble des grands utopistes (Etienne Cabet [1788-1856], Robert Owen [1771-1858], etc.). Ce qui n'est pas surprenant si l'on garde présent à l'esprit que le discours utopique est, le plus souvent, une critique de l'ordre existant plutôt qu'un possible souhaitable et réalisable.
Mais il y a une sorte d'exception : le plan du phalanstère de Charles Fourier (1772-1837) [qui inspire le familistère de Guise de Godin - 1817-1888 photo], est inspiré de Claude Nicolas Ledoux (1736-1806), l'architecte de la saline royale d’Arc-et-Senans. Ses bâtiments enferment de vastes cours intérieures avec arbres, jets d’eau et bassins.  La majeure partie des 810 couples de phalanstériens (formant autant de "séries passionnées") se consacre à des activités très diversifiées – puisqu’il faut bien satisfaire la passion du changement : la « papillonne ». Or ce genre de vie nécessite de fréquents déplacements dans le phalanstère. Donc « (...) on ménage, dans tous les corps de bâtiments (...) des rues-galeries au premier étage et au bas, chauffées par tuyaux en hiver, et rafraîchies en été ; puis, des couloirs sur colonnes entre les corps parallèles, et des souterrains sablés communiquant du phalanstère aux étables (...) »
Il y a donc chez Fourier des rapports réels et importants entre architecture et urbanisme mais seulement à l'intérieur des bâtiments.
Toutefois, ce qui me paraît essentiel plus généralement, c'est que nous sommes, avec les utopies, dans un type de récit où, comme le disait Louis Marin : " L'histoire bascule dans la géographie".  C'est-à-dire dans une conception de l'habitat (intégrant architecture et urbanisme), consciemment saisie comme porteuse d'une pensée politique, c'est-à-dire en dernière instance d'une philosophie (saisie comme conception générale des rapports entre les êtres humains et le reste du monde).
En effet, depuis les origines, et en tout cas depuis Platon (au IVe siècle avant notre ère), la philosophie et la politique sont étroitement liées. L'une des oeuvres philosophiques majeures de Platon, La République, traite de la "chose publique" (la Res publica), c'est-à-dire de la Politique (le titre de l'original grec est "peri politeia"). Et nous savons bien que les habitats reflètent des regards philosophiques différents sur l'humanité. Cela marque notre réflexion sur l'habitat populaire. En effet, et comme nous allons le voir, la démarche du LIHP est, au-delà de sa dimension politique, éminemment philosophique.

3 L'habitat populaire, reflet d'un regard philosophique sur l'humanité

Ainsi, et même si des critiques rétrospectives ont été formulées depuis, l'architecture et l'urbanisme d'urgence de la fin des années 1950 étaient porteurs de conceptions progressistes bien précises (résorption de l'habitat informel, importance du collectif, et de sa place matérialisée dans les bâtiments, nombre de pièces par unités de logement, prise en compte des exigences de l'hygiène, de la lumière, de la circulation pédestre et mécanisée, espaces verts au pied des bâtiments, etc...). Quand Le Corbusier place une école maternelle sur le toit d'un immeuble, cela veut dire beaucoup de choses - parfois contradictoires - sur l'insertion des femmes dans la vie professionnelle, sur l'importance de l'éducation dans la société, etc.
Mais nous pouvons aller plus loin en faisant un petit détour par la philosophie. Au XIXe siècle, Marx aurait dit, quoiqu'avec des mots différents, que l'architecture et l'urbanisme sont non seulement porteurs de conceptions politiques et sociales sur l'humanité mais qu'ils jouent aussi un rôle majeur dans le processus d'hominisation de l'espèce humaine - dont elles sont par ailleurs le produit.  Il convient, par commodité, de distinguer l'anthropogenèse - l'évolution de l'Etre humain biologique, et l'hominisation, l'évolution de l'Etre humain social). Cela conduit à s'interroger sur l'identité humaine. En philosophie, on dit qu'on s'interroge sur "l'essence humaine" (l'essence d'une chose, c'est ce qui fait qu'elle est ce qu'elle est, et pas autre chose). Chez Marx, l'essence humaine, ce n'est pas une propriété inhérente à l'individu singulier (comme l'âme, ou la raison, par exemple), c'est, dit-il dans la VIe thèse sur Feuerbach,  "l'ensemble des rapports sociaux" au sens très large de l'expression : à partir de sa naissance, le bébé humain, candidat à l'humanité, s'approprie voire contribue à modifier un patrimoine culturel qui lui est extérieur. Du même coup, nous pouvons concevoir l'architecture et l'urbanisme comme des activités historiquement déterminées par lesquelles les êtres humains produisent non seulement les cadres matériels de leur survie, mais aussi ceux de leurs rapports sociaux, c'est-à-dire de leur hominisation (ce qui donne de nombreuses indications sur l'importance et la nature des équipements collectifs et, plus généralement, des lieux de socialisation dans l'habitat). Et c'est là que se situe le fondement philosophique majeur du projet du LIHP. C'est également ce point qui rapproche l'architecture et l'urbanisme de manière tendanciellement fusionnelle. Qu'il soit nécessaire de distinguer les deux activités - pour des raisons d'échelle, ou de professionnalisation - est une chose. Mais elles doivent être présentes et interagir dans tout projet d'habitat. Et surtout dans tout projet d'habitat populaire, c'est à dire d'habitat du peuple tout entier. Il s'ensuit que dans les activités de production de l'habitat, toute séparation entre architecture et urbanisme serait appauvrissante en tant qu'elle représenterait une entrave, certes plus ou moins partielle mais réelle, au processus d'hominisation de l'espèce humaine.

Pascal Acot
Historien des sciences
Membre du Conseil scientifique du LIHP

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