Laboratorio internacional por el habitat popular

Publication NOVOS ESTUDOS

Perspectives ouvertes par la Xème Biennale de Sao Paulo 

Laboratoire International pour l’Habitat Populaire / Jean François Parent

Au lendemain de l’ouverture de la 14ème Biennale d’architecture de Venise et quelques semaines après le 7ème Forum urbain mondial, dernière rencontre officielle avant l’organisation « d’habitat 3 » où ONU Habitat va structurer et énoncer les grands axes de travail institutionnel pour les vingt années à venir, conditionnant par là-même la vie de bon nombre d’être humains, il semble utile de revenir sur la Xème Biennale d’architecture de Sao Paulo. 

Ne serait-ce que pour souligner et interroger les intitulés, donc les enjeux prioritaires des trois grandes manifestations citées : 1- À  Venise, Fundamentals convoque l’histoire de l’architecture et l’expression des fondamentaux qui en émergent et questionne la modernité qui en résulterait, théorisant ainsi un faire (ce qui a et ce qui est aujourd’hui fait !) sans doute essentiellement euro-centré. 2. À Medellin, Équité Urbaine dans le développement – des villes pour vivre, l’interrogation centrale porte sur l’accès à la ville et sur le mode et la qualité de la vie qu’elle doit permettre sans toutefois s’interroger explicitement sur ces modes  et qualités de vie et sur les conditions de conception (par qui ?) des modèles urbains valorisés. 3. À Sao Paulo – La Ville – Manière de faire – manière de vivre– questionne, en en faisant la clé de ses analyses et des propositions Faire et Vivre : qu’est ce que vivre en ville ? comment ? à quel niveaux ? avec qui poser les problèmes de la conception et de la production urbaine et architecturale ?

C’est pourquoi, avec un recul suffisant aujourd’hui, il est possible de mesurer la portée explicite et potentielle de la biennale de Sao Paulo (octobre 2013) car elle a précisé de façon plus directe, et surtout plus large qu’ailleurs, ce qui est fondamental dans le développement urbain contemporain, contribuant ainsi à poser en termes nouveaux et à des publics nouveaux des questions trop souvent délibérément cantonnées dans l’espace technique et esthétique « naturellement » réservé à des spécialistes.

À Sao Paulo, les travaux ne pouvaient pas ne pas être marqués et enrichis par des questions, des interrogations et des initiatives qui traversent depuis le début de ce siècle les sociétés du continent sud Américain . En effet, aujourd’hui, si on s’accorde sur le fait que des peuples de ce continent tentent de construire la (une) société émancipatrice du 21ème  siècle, force est de s’interroger sur leur manière d’inventer LA ville d’une société en devenir… En d’autres termes, sur ce continent, des sociétés interrogent le développement urbain dominant ainsi que tout modèle importé, ce qui implique, pour elles, de se placer en situation de recherche et d’expérimentation.

Cette  nécessité s’impose d’un double point de vue : du fait, d’une part de l’absence de modèles à imiter et, d’autre part car, sauf pour les états qui auraient la possibilité de rompre avec les rapports de production dominants, elle seule permet de comprendre comment s’ébauchent des nouvelles manières de vivre et travailler ensemble. Seuls des projets simulant une rupture avec les fondamentaux des rapports de production capitalistes (ou s’extrayant artificiellement d’eux) permettent, par le biais expérimental, de générer de nouvelles compréhensions. Cela, donc, dans des situations à la fois artificielles, exceptionnelles et provisoires, choisies notamment par leur taille pour être source réaliste et d’informations significatives.

Mais chacun sait que toute innovation n’est pas toujours synonyme de transformation réelles et progressistes, que les expérimentations pilotées « d’en haut » sont souvent ignorées voire refusées pas ceux qui sont sensés en bénéficier ; en bref que des « transformations » apparentes se révèlent illusoires et conservatrices.

C’est ce que souligne Rem Koolhaas, commissaire général de la biennale de Venise «… Dans des systèmes politiques différents, de l’Ouest à l’Est, séparés par la guerre froide, on a vu apparaître des systèmes esthétiques similaires. Pourquoi?...» interrogeant ainsi « la modernité » « … oscillation entre enthousiasme et menace» selon Jean Louis Cohen. Il laisse penser qu’aujourd’hui les réponses apportées ne sont pas différentes, qu’on soit dans un « camp » progressiste ou conservateur. Rem Koolhaas le fait en invitant explicitement à rechercher une nouvelle problématique. C’est aussi ce que s’est efforcée de concevoir et de proposer la biennale de Sao Paulo en particulier à partir d’une analyse renouvelée et élargie de l’accélération du phénomène d’urbanisation mondiale.

En effet, on a pu constater à Sao Paulo que cette accélération soumise et impulsée par des valeurs nouvelles permet de discerner deux conceptions du développement urbain et donc du développement  humain. D’une part, la ville historique, telle que nous la connaissons majoritairement et qui a été construite par ceux qui l’ont habitée, une ville qui a évolué et continue d’évoluer, une ville toujours en construction et qui témoigne spatialement de rapports sociaux eux-aussi en mouvement. Et d’autre part, une ville contemporaine, technicisée, dite complexe, cœur de réseaux mondialisés et d’échanges matériels et immatériels, connectée au monde, devenue elle-même réseau et flux. Une ville « moderne » parfaitement pensée (!) pour répondre aux représentations et aux besoins de la globalisation. Produit de la globalisation, elle tend naturellement à dominer la pensée urbaine « mondialisée » structurée par les notions de mobilité, de mouvement, de flux, de réseaux, dont Dubaï est l’archétype qui pèse aujourd’hui sur les implicites de beaucoup. 

Mais cette forme urbaine, idéale, synthétique est voulue pour (et non par, ou simplement avec !) de « nouveaux nomades », assignés désormais à résidence sur des trajectoires socioprofessionnelles standardisées où tout circule et pourtant semble rester immobile, tant s’estompent les différences entre les états des choses manufacturées, au sein d’espaces standardisés, où tout est devenu interchangeable. Cette assignation à résidence a pour corollaire le confinement de dominés interchangeables en position d’assistés et la constitution d’un mode de vie urbanisé pourtant insupportable à la très grande majorité. Le bidonville est le pendant consubstantiel de l’idéal urbain de la mondialisation et Dubaï ne saurait exister sans lui…

Ainsi s’opère et s’impose un glissement entre deux pôles, certes trop schématiquement présentés ici : d’un côté une urbanisation – produit aléatoire, singulier collectif des rapports entre les hommes qui y vivent, donc les transforment –, de l’autre une organisation matérielle, celle des flux et de l’individualisation qui y règnent, sans avenir puisque parfaite, …. De la civilisation de la ville, singulière, localisée et en évolution, on est passé à une civilisation du mouvement immobile, de la fuite qui standardise et déterritorialise, tout en figeant le temps. Ce mouvement n’est pas seulement celui des prochaines Dubaï car il séduit nombre de ceux qui aujourd’hui « fabriquent pour l’avenir la ville » (architectes, urbanistes, techniciens, élus, institutions nationales et internationales, …) et tend à imposer ses « solutions » en réponse aux crises (réelles) des villes déterminées par la logique de l’économie de profit.

Ainsi perçue dans son ensemble, dans son évolution comme dans ses effets sur l’organisation de la vie collective et individuelle, la question urbaine ne cesse d’être posée par la puissance de la mondialisation à partir de choix idéologiques essentiels, donc en termes politiques consciemment masqués sous une prétendue crise technique et matérielle. D’où l’urgente nécessité de contribuer à une réappropriation collective de choix éthico-politiques par la communauté, non pour restaurer un modèle de ville qui aurait fait son temps et qui serait incapable d’affronter les défis  contemporains  mais pour inventer les nouvelles manières de rendre à la ville historique ses capacités à être source permanente d’avenirs individuels et collectifs, de projets de société, donc de civilisation émancipatrice.

Les conséquences des analyses engagées à Sao Paulo sont décisives. Il est urgent d’affirmer que le peuple, entendu dans l’intégralité des ses composantes, de leur expérience et des tensions qui le traversent, est seul à même d’ouvrir et de maintenir ouvertes les perspectives émancipatrices sans lesquelles il n’y a plus de d’avenir urbain. Il faut ensuite rappeler la nécessité que tous les acteurs de ce champ spécifique maîtrisent les outils propres à en examiner les données et les enjeux … Or, ineffable vertu de l’aliénation et de la reproduction de l’existant,  la maîtrise de ces outils n’est pas revendiquée par ceux qui en auraient le plus besoin et qu’on réduit à une situation d’assistés soumis aux décisions de ceux qui « savent ».

Ces outils ne sont exerçables (donc développables) que dans les contextes et les projets qui les exigent : d’où la nécessité de la construction collective d’un savoir populaire de l’habiter au cours d’une effective participation responsable à la « fabrication » d’une ville !

« Fabrication » que l’absence de modèles à imiter inscrit dans une démarche de recherche que précise d’un engagement populaire. Ce qui, assurément, ouvre sur une « modernité »  affranchie de son eurocentrisme réducteur et manipulateur, une modernité cause et conséquence d’une démocratie véritable et source de nouveaux rapports de production de « biens » indissociablement culturels, professionnels, intellectuels, sociaux, politiques et matériels.

 

La 10ème Biennale de Sao Paulo fait émerger une volonté d’agir collectivement. Elle a esquissée des hypothèses stratégiques et méthodologiques afin d’appréhender de façons renouvelées, puisqu’engagées, les questions urbaines. Elle a affirmé la nécessité d’une expérimentation collective à l’échelle urbaine assumée de façons spécifiques par toutes les familles d’acteurs : dans le double objectif de penser et de construire « des villes nouvelles » et de nouvelles manières d’habiter.

 

Jean François Parent / LIHP / Saint-Denis / Juin 2014

 
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