Laboratoire international pour l'habitat populaire

Un spectre hante la planète : le logement social

Article paru dans L'humanité du 26 Novembre 2009, numéro spécial sur le logement social

En octobre 2009, trois villes importantes de Colombie (Bogota, Medellin et Barranquilla) ont organisé à l’initiative de l’Ambassade de France en Colombie des journées d’études sur le thème de l’extension de la ville en lien avec le nécessaire développement d’un habitat populaire.

Le choix des participants (des élus, des maître d‘ouvrages, des architectes, des urbanistes, des chercheurs, des représentants des populations, et de corps de métiers impliqués) témoigne de l’importance et de l’urgence des problèmes à affronter ainsi que d’une forte volonté d’ouvrir des débats et de responsabiliser tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont (ou doivent être) impliqués.
C’est dans ce cadre que Jean François Parent, architecte à Saint-Denis a été invité à intervenir en tant que responsable du comité scientifique du Laboratoire International pour l’Habitat Populaire.
Le croisement de ses expériences françaises et colombiennes et notamment les fondements communs qui sous tendent des situations concrètement très différentes - l’a conduit à reprendre une réflexion sur l’habitat populaire et plus précisément sur la question du logement social.
Cette démarche de confrontation est au cœur des choix du laboratoire , cela parce que fondamentalement , est considéré que ce qui est observable en Colombie comme ailleurs, …  sont des symptômes différents d’une même réalité masquée et trop familière pour être perçue là où nous sommes.
Dans cet article, il nous fait part des premières conclusions générales de ses réflexions.  Il va de soi qu’au-delà de l’intérêt qu’offre leur formulation, il faut les considérer comme une invitation à ouvrir un dialogue de première nécessité. 

Crise généralisée de l'habitat populaire

Là bas, affluence de populations déracinées par la misère ou la violence qui s’entassent dans  d’immenses bidonvilles insalubres et dangereux qui déstructurent l’équilibre des villes ; ici, des quartiers périphériques où l’on isole des populations éloignées des sources de développement humain et économique ; ici encore, comme là bas des taudis loués à prix d’or aux plus démunis...
Quels que soient, ici et là, les efforts et les luttes de milliers d’êtres de bonne volonté, partout les situations se dégradent et les besoins ne cessent de s’amplifier.
La crise de la ville, de la métropole, se manifeste dans son développement accéléré depuis la seconde moitié du 20ème siècle partout dans le monde. Elle a un moteur essentiel : la pauvreté. Elle est fondamentalement crise de l’habitat du plus grand nombre, crise de l’habitat populaire.

Des constats constitutifs de la nécessité d'une réflexion renouvelée

Au-delà, ici ou là, de ses concrétisations singulières et de ses degrés d’intensité différents, cette crise possède plusieurs caractères communs et se caractérise par des données qui lui confère sa dimension planétaire. Seule leur prise en compte permet de définir la situation dans ce qu’elle a d’essentiel et de poser la nécessité d’une réflexion renouvelée.
Nous assistons à « un combat inégal » entre un processus de dégradation sans cesse accéléré de la situation de l’habitat populaire et de multiples efforts militants et diversifiés…qui n’en peuvent mais…
Ce processus de dégradation apparemment inexorable est fondamentalement le fait d’une démission ou d’une absence de volonté, depuis plusieurs décennies, d’une grande partie des pouvoirs politiques centraux. Ils ont abandonné -notamment aux plans financier et foncier- toute politique volontariste, globale et cohérente en matière d’habitat populaire.
Ils l’ont déléguée à des structures institutionnelles intermédiaires de plus en plus dépourvues de moyens et qui trop souvent se désengagent elles même ou se défaussent de la question et des enjeux politiques derrière des experts.
Les impératifs de rendement et de financement, le rôle des moyens techniques disponibles, la pression de l’urgence et des délais se sont imposés et sont devenus constitutifs de la production de l’habitat populaire. De ce fait, la duplication de modèles jamais contestés censés répondre aux besoins – élémentaires - d’individus indifférenciés sans volonté, sans moyens d’agir sur leurs cadres de vie … et sans compétence pour le faire, s’est inexorablement multipliée. Elle constitue un facteur majeur de l’actuelle faillite architecturale et urbaine
Face à ce processus de dégradation sans cesse accéléré, des analyses pertinentes, des luttes militantes, des réalisations intéressantes existent. Mais force est de constater qu’elles n’ont pas permis d’enrayer ce processus délétère. Pire, la plupart des acteurs de bonne volonté ont été enfermés dans le cadre réactif de l’urgence et de combats souvent perdus. Aujourd’hui, nombre d’entre eux, sont guettés par l’épuisement, la désillusion et la marginalisation.
On le voit, de ces constats émerge la nécessité d’une alternative dont il est décisif de prendre toute la mesure : Laisser faire, et à moyen terme misère locative sociale et chaos urbain prendront des dimensions telles que les sociétés verront leur pérennité mise en cause ; ou, à partir d’une prise en compte de la gravité de la situation et des éléments fondamentaux qui la constituent se donner les moyens d’un renversement de tendance.

Le bidonville est une réalité, non pas une solution

Le bidonville est une réalité, non pas une solutionEn bref, pour que ces constats ne restent pas sources de fatalité et d’impuissance, s’impose la nécessité d’une analyse renouvelée et large, car engagée et responsable de « la situation »: à la fois parce qu’il s’agit du sort et du droit à une vie pour tous, et parce qu’il y va de l’équilibre des villes devenues « ingérables » et menacées de chaos. Une approche globale des situations est nécessaire.
Sans élucidations rigoureuses, sans critiques approfondies et contradictoires et sans élargissement au plus grand nombre des prises de conscience opérées, aucune transformation d’une réelle ampleur n’est possible. Sans analyse des conditions politiques, économiques, sociales, et urbaines qui pèsent aujourd’hui sur l’acte de construire et qui le déterminent réellement, il n’existe pas de possibilités de transformations réelles.
D’aucuns penseront que pour juste que soit cette ambition, elle paraît difficile à mettre en chantier. Sans doute. Cependant, nous disposons d’un « fil d’Ariane » précieux pour initier cette réflexion.

La question clé : la représentation de l'habitat populaire

Pour peu que l’on considère le discours, aujourd’hui dominant, en matière d’habitat populaire, on constate qu’il exprime une double composante récurrente : tantôt ignorance totale des productions passées ; tantôt disqualification sans appel.
Cette réalité est à souligner. Elle vise à masquer -ou à stigmatiser-  le fait essentiel qu’il y a quelques décennies, par exemple, dans notre pays, des projets d’habitats populaires ont concrétisé avec succès des conceptions riches et ouvertes de la personne et des relations humaines. A cette époque, fondée sur une ambition forte et assumée pour l’habitat populaire, cette démarche portait le nom de politique de logement social.
A partir de ce constat, la question de la qualité de la représentation de la notion de « logement social » conditionne directement la qualité de la production de l’habitat populaire. Il est donc fondé d’en examiner l’évolution de la représentation dominante, durant ces dernières décennies

L’affirmation du « logement social » comme catégorie architecturale centrale. La question de l’habitat populaire n’est ni nouvelle, ni spécifique à la France. Cependant, dans notre pays comme dans d’autres, la période qui s’ouvre avec la fin de la seconde guerre mondiale constitue l’étape décisive de l’affirmation de cette notion. Cela, pour des conditions objectives d’une part (destructions massives, urbanisations accélérées par les nécessaires concentrations ouvrières pour relancer la production…) et subjectives par ailleurs (essor du mouvement démocrate et volonté de progrès social, effervescence idéologique positive sur de grandes questions de sociétés au sens fort du terme).
C’est, en effet, dans cet ensemble de conditions que va s’affirmer une représentation de l’habitat populaire – précisément celle de « logement social » – qui s’impose comme une des données centrales du devenir des sociétés. Elle requiert le concours exclusif de la puissance publique et suppose un positionnement essentiel dans une philosophie renouvelée de l’urbanisme. Ce sont deux signes de son accession à une nouvelle maturité.
La notion de logement social acquiert alors un potentiel dynamique qui en fait une catégorie centrale, mais non hégémonique, du champ de l’habitat populaire. Cette dynamique va connaître plusieurs concrétisations qui seront toujours le produit conjugué d’une forte volonté politique -d’abord populaire -, d’un engagement foncier et financier de la puissance publique, et d’une grande innovation architecturale et urbaine. Ces différents facteurs en permettront la domination et la concrétisation.
Ici et là, on considérera la question du logement social du point de vue du plus grand nombre : c’est-à-dire du point de vue de l’habitat populaire.

La dévalorisation de la représentation du « logement social ». Cependant force est de constater que ce point de vue n’a jamais été hégémonique – en particulier  sur le territoire français - tant s’en faut.
Et, dès lors que les facteurs constitutifs énoncés ci-dessus ont perdu de leur force, la représentation du « logement social » a été affaiblie, dévalorisée. Les dernières décennies constituant, en quelque sorte, l’histoire de cette dévalorisation, puis de cette stigmatisation.
Il faut souligner que les pouvoirs en place se succédant, de concert avec divers relais – géants du BTP, promoteurs, un trop grand nombre d’architectes,…- ont pris toute leur part dans ce processus de dévalorisation. Que l’on songe à la promotion de la maison individuelle ou de la célébration de « pays de propriétaires », qu’on réfléchisse aux effets de l’appréhension seulement quantitative de la question que porte la loi : elle en fait un problème et conduit à des formes de relégation aux effets faciles à mesurer et qu’il est de bon ton de dénoncer alors qu’on en porte la responsabilité.
Le logement social d’aujourd’hui est au logement social des années d’après-guerre ce que la CMU est à la sécurité sociale, ou le RMI au salaire à la qualification.
Hier, logement social et locataire appartenaient aux champs de l’émancipation et de la dignité ; aujourd’hui, ils sont enfermés dans ceux de l’assistance et de la marginalisation sociale.
Dans un domaine, comme dans l’autre, le capital, ses conceptions et ses instruments ont reconquis leur domination.
Ici, s’impose la conclusion qu’il ne peut être fondé de résolution de la crise sur les représentations actuellement dominantes du logement social et de ses « bénéficiaires ». Leur réactualisation est posée comme un impératif catégorique.

Les impératifs de rendement, de financement, les moyens techniques, le pression de l'urgence, sont devenus des éléments constructifs de la production de l'habitat populaire. Le rêve d'un pays de petits propriétaires relève de la faillite d'un certain urbanisme d'une certaine architecture.

Les impératifs de rendement, de financement, le rôle des moyens techniques, la pression de l'urgence, sont devenus des éléments constitutifs de la production de l'habitat populaire. Le rêve d'un pays de petits propriétaires relève de la faillite d'un certain urbanisme et d'une certaine architecture.

Les impératifs de rendement, de financement, le rôle des moyens techniques, la pression de l'urgence, sont devenus des éléments constitutifs de la production de l'habitat populaire. Le rêve d'un pays de petits propriétaires relève de la faillite d'un certain urbanisme et d'une certaine architecture.Des renversements fondamentaux à opérer

Une étape nouvelle : imbrication de la crise du logement social et de celle de la ville.
La dévalorisation continue de la représentation du logement social, en l’installant dans le champ de l’assistance, l’a privé du potentiel urbain que lui donnait son statut de catégorie architecturale centrale.
Il est devenu, alors, difficile de penser la réalité et la résolution de sa crise dans ses rapports avec la ville, elle-même en crise.
Il est significatif que depuis un certain temps, quelles que soient les majorités politiques en place, où que ce soit, on prétend régler le problème de l’habitat populaire sans l’articuler de façon cohérente avec celui de la ville, sans prendre en compte sa dimension fondamentalement urbaine…
Or si l’on peut considérer que la crise de l’habitat populaire engendre mécaniquement celle de la ville, et qu’elle en est, en quelque sorte, la source, il faut aussi se demander s’il ne s’agit pas, au fond, de l’expression d’une même réalité, ou, pour le moins de deux phénomènes si étroitement liées qu’il ne saurait y avoir de solution séparée pour l’un et pour l’autre.
D’autant que, si la crise de l’habitat populaire est à la source de la crise la ville…sa résolution en constitue aussi la solution
Penser dans leurs véritables rapports ces deux crises pour les résoudre, nécessite un travail conceptuel et une élaboration instrumentale.

Une nécessité conceptuelle. Crise de l’habitat populaire  et crise de la ville sont les deux faces d’un même problème : celui des rapports entre société et habitat à l’époque des grandes concentrations urbaines. Et qu’il est totalement illusoire, l’expérience nous en apporte quotidiennement la preuve douloureuse sur toute la planète (il est nécessaire de ne pas se laisser abuser par les formes apparemment différentes qui concrétisent ce phénomène), de penser pouvoir régler ces deux crises séparément.
Il importe donc d’opérer le renversement qui réinstalle le point de vue de l’habitat populaire, c’est-à-dire du logement social, au centre de la réflexion et de la conceptualisation pour pouvoir régler dans une même démarche, et crise de l’habitat populaire, et crise de la ville.
L’élaboration de cette démarche ne saurait s’assimiler à un retour en arrière. Il s’agit au contraire de relancer une dynamique idéologique aujourd’hui affaiblie et de la pousser à son terme, c’est-à-dire de ne jamais la laisser s’épuiser.

Des corollaires correspondants. C’est d’abord une conception dynamique, globale et ouverte de la ville de ses transformations, … comme unité vivante en évolution quantitative et qualitative permanente … Comme un corps complexe évoluant en intégrant des « apports » nouveaux, où s’expriment spatialement des rapports humains et sociaux … Le second aspect à souligner est le changement radical de perspective, le basculement de point de vue, l’affirmation du principe et d’une démarche d’intégration dynamique : Le point de vue de l’habitat populaire qui impose de penser la ville dans son ensemble  et dans toutes ses dimensions.
C’est aussi l’affirmation d’une certaine conception de l’architecture. L’affirmation que l’architecture n’est jamais neutre, qu’elle engage toujours des choix  (privilégier la satisfaction des besoins du plus grand nombre ou accepter les priorités dominantes par exemple !) et des points de vue explicites ou non.  Ce rôle est central, complexe et difficile car il s’inscrit dans des tensions fortes ; en particulier du fait du poids des donneur d’ordre dominants. Deuxième donnée essentielle, l’architecture est toujours inscrite dans la complexité et dans les tensions qui la traduisent… Ses productions se situent toujours dans un environnement, géographique, social, culturel… donné, dont il est nécessaire de prendre acte pour agir sur et avec lui, en continuité avec lui, avec son histoire…

Une nécessité instrumentale. Cette réflexion et cette conceptualisation nécessaires mais non suffisantes ne se construiront pas d’elles-mêmes. Elles ont besoins d’un outil : en particulier pour  décliner concrètement cette conceptualisation tant du point de vue du rôle de la puissance publique que de celui des architectes et de celui des citoyens.
Il va de soi que cette élaboration et ces déclinaisons ne trouveront leur force dans un rapport étroit qu’avec la pratique.
Analyser, élaborer et pratiquer tels sont les fondements du Laboratoire International pour l’Habitat Populaire créé en Octobre 2008 à Medellin (Colombie) et en Juin 2009 à Vaulx-en-Velin (France)

Le laboratoire : outil pour construire des solutions et un champ spécifique de connaissances

Aux questions essentielles « quelle analyse et quels moyens pour comprendre la situation ?, comment passer des analyses aux projets ? » nous répondons en formulant une double exigence : d’abord celle de l’impératif d’étude critique de tout ce qui enferme l’ensemble des acteurs, ensuite celle de l’expérimentation partagée et responsable comme facteur décisif. Aux deux niveaux, celui de l’analyse et celui de l’action s’imposant une appréhension synthétique et globale.
C’est à partir d’actions concrètes dans des contextes donnés que se dégageront des solutions et, in fine, de possibles théorisations sinon transférables, du moins utilement communicables.
Ce qui demande d’ouvrir de multiples chantiers : entre autres à propos du concours qualifié et engagé de tous les acteurs (donc de l’identification et de la reconnaissance des savoirs « non institutionnels » et des conditions de dialogues entre différents savoirs). A propos aussi de la mobilisation des citoyens  (donc des orientations générales de la démarche proposée : ni démocratie participative spontanéiste, ni imposition experte, savante affirmée ou masquée…).
Ainsi, la mission principale du Laboratoire est d’être l’outil d’une démarche de transformation et d’expérimentation du changement de perspective énoncée ci-dessus : en particulier quant au statut du logement social, et comme perspective créatrice, bénéfique à tous, pour la conception et l’évolution de la ville. Cela concrètement, en cherchant à répondre à des besoins urgents et variés.

A partir de ces choix politiques et stratégiques, il est possible de discerner les deux fonctions principales du Laboratoire.
Promoteur et partenaire d’une dynamique de recherche, il doit porter l’exigence d’expérimentation, condition de toute élaboration alternative ; instance de résolution des résistances et des contradictions liées au caractère radical de la démarche, à l’exigence de mise en place d’un processus rigoureux de vérification des hypothèses, à la nécessité de l’évaluation, à l’ambition de décloisonner et de croiser des savoirs, … il lui appartiendra de formaliser ces multiples tensions nécessaires et de se consacrer à leur dénouement créatif ; source de production de savoir  et de communication, il lui appartiendra de formaliser les savoirs construits (outils concept, démarche,…) pour être diffusés à tous les acteurs des projets … non pas comme des acquis immédiatement transférables, mais comme des outils, des éléments nés dans des contextes donnés face à des problèmes particuliers ; donc à interpréter en vue d’intervenir dans des situations nouvelles.
En bref, le Laboratoire s’est organisé pour « être » garant d’une démarche novatrice, promoteur et partenaire co-responsable de recherches-actions, plateforme de convergence et de production  de savoirs, producteurs d’information et de formation : pour ouvrir une issue réellement progressiste répondant à la faillite actuelle des dispositifs fondés sur la résignation du plus grand nombre et l’avidité de quelques-uns.

Pour télécharger l'article.

Bookmark and Share